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DEVIN EBANKS, LA NOUVELLE STAR

Crédit photo : David Billy

Mais qui est véritablement Devin Ebanks, le meilleur marqueur de Jeep ÉLITE ? New-Yorkais d'origine, ancien espoir des Lakers soumis à un parcours chaotique avant d'atterrir en Europe : partez à la découverte du nouvel homme fort de Châlons-Reims. Money in the D. Ebank(s).

On l'avait laissé sur une mauvaise note. Touché à la cheville, plombé par une vraie maladresse aux tirs (4/14), il n'avait inscrit que 13 points à Monaco le samedi 20 octobre, pour un maigre 5 d'évaluation. Loin, très loin de ses standards habituels. Alors, pendant une semaine, Devin Ebanks (2,06 m, 29 ans) a ruminé sa vengeance. Et Le Portel en a fait les frais vendredi dernier : après un peu plus d'un quart d'heure de jeu à René-Tys, l'artificier champenois affichait déjà 20 points au compteur.  Presque un retour à la normale pour celui qui, depuis ses premiers pas avec le CCRB, s'est imposé comme le meilleur marqueur de Jeep ÉLITE avec 22,5 points à 56% de moyenne, agrémentés de 7,7 rebonds et 1,3 passe décisive en un peu plus de 37 minutes par match.

« Il est dans ce qu'il sait faire », apprécie Cédric Heitz, son entraîneur. « Il a un gros, gros talent offensif. Il est capable de se créer son propre tir et de jouer en équipe. Il a de l'expérience, un bon état d'esprit. Pour l'instant, tout se passe bien. » Connu pour ses qualités de recruteur, le technicien mulhousien a eu le nez creux en allant chercher l'ailier-fort en seconde division italienne. « C'est un travail collectif », précise-t-il. « On a étoffé notre staff technique avec un scout qui m'a tout de suite aiguillé sur Ebanks. Il était tout en haut de notre liste. » Un homme a servi d'intermédiaire entre les deux parties : John Flowers, grand ami de Devin Ebanks et vu au CCRB en fin de saison dernière. « Cédric m'a écrit pour prendre des renseignements à propos de Dev », explique l'ancien joueur de Denain et Bourg-en-Bresse. « Cela m'a fait plaisir car je savais que les deux s'entendraient bien. Ils ont une vraie intelligence basket. J'ai informé Devin que mon entraîneur s'intéressait à lui. Il m'a questionné sur le club, je lui ai dit que j'étais convaincu qu'il allait aimer le coach et la ville de Reims. »

Du Final Four NCAA aux Lakers

Huit ans après leurs cursus NCAA, les deux compères ont donc failli rejouer ensemble. L'histoire aurait été belle. « Avec du recul, je regrette d'avoir choisi de ne pas rester », avoue John Flowers, parti en Argentine depuis. « J'aurais aimé retourner à Châlons-Reims pour jouer sous les ordres de Cédric, aux côtés de mon ami. » Il faut dire que leur association - à laquelle il faut ajouter un autre ancien de la maison CCRB, Da'Sean Butler - fut fructueuse à WVU. « Nous avons fait de belles choses là-bas », résume sobrement Devin Ebanks, un sourire en coin. En éliminant, en quart de finale du tournoi final NCAA, les Wildcats du duo John Wall - DeMarcus Cousins, ils ont tout simplement accompli le rêve de tout basketteur universitaire : une participation au Final Four (en 2010), la deuxième de l'histoire des Mountaineers. « C'était une expérience assez folle », ajoute Ebanks. « C'est la première fois que ma fac y allait depuis 51 ans, autant dire que c'était un super accomplissement, quelque chose dont on reparle encore aujourd'hui. » Les statistiques ne le disent pas forcément (12 points à 46%, 8,1 rebonds et 2,4 passes décisives) mais l'enfant du Queens fut l'un des moteurs de ce formidable parcours. « Aller au Final Four reste l'un des plus grands moments de ma carrière et Devin a tenu un rôle énorme dans sa réalisation », complète Flowers. « Humainement, c'est vraiment une bonne personne. Il est comme un frère pour moi, on a surpassé tellement d'obstacles ensemble à WVU. Je me rappelle encore de sa première visite à Morgantown, il avait immédiatement sympathisé avec toute l'équipe. »


Ebanks (à gauche) et Flowers, coéquipiers entre 2008 et 2010 à WVU
(photo : collection personnelle / John Flowers)

Et du petit lycéen découvrant le campus, Devin Ebanks est devenu un joueur NBA. Biberonné aux Knicks durant son enfance, grand admirateur de John Starks - dont il a reçu un maillot dédicacé un jour au Madison Square Garden -, il s'est retrouvé drafté en 2010, en 43e position, par une autre franchise mythique de l'Association : les Los Angeles Lakers. Alors, comment se sent-on lorsqu'on est un rookie sélectionné au deuxième tour et que l'on débarque chez le double champion NBA, aux côtés de joueurs comme Kobe Bryant, Pau Gasol, Derek Fisher ou Ron Artest ? « Franchement, il n'y a pas trop de pression car tu sais que tu ne vas pas trop jouer", rigole Ebanks. « Je savais que je n'allais pas avoir beaucoup de minutes donc je voulais juste apprendre et bien m'entraîner. C'était un rêve qui devenait réalité. Je les observais beaucoup, c'était génial. Dans mon jeu d'aujourd'hui, j'utilise encore pas mal de choses qu'ils m'ont appris. »

Adversaire privilégié de Kobe Bryant en un-contre-un :
« C'étaient de bons duels entre nous »

Pas vraiment intimidé, Devin Ebanks a même la chance de nouer une relation spéciale avec l'un des meilleurs joueurs de l'histoire, Kobe Bryant. « Je crois que j'étais son rookie préféré », sourit-il. « Il m'a pris sous son aile. » La légende des Lakers n'avait d'ailleurs pas hésité à l'adouber publiquement. « Il est talentueux », estimait-il en décembre 2011. « Il est performant défensivement et très sous-estimé en attaque. Selon moi, il a de meilleures qualités offensives que Trevor Ariza (son coéquipier de l'époque, ndlr), notamment en terme de un-contre-un. » Kobe savait de quoi il parlait puisqu'il avait coutume de rallonger les séances d'entraînement avec son poulain. « On s'affrontait beaucoup en un-contre-un », se remémore Ebanks. « C'étaient de bons duels entre nous. Bien sûr, il est extrêmement doué mais je suis plus grand que lui donc c'était assez facile de me créer mon shoot. Après, évidemment, il était tellement fort qu'il m'a battu énormément de fois, mais ça m'était bénéfique. Il me prenait aussi parfois à part et me montrait des vidéos de nos matchs. »


Le Black Mamba a longtemps cru dans le potentiel du jeune Ebanks
(photo : NBA)

Pourtant, malgré les espoirs placés en lui par Kobe Bryant et les Lakers, Devin Ebanks ne parviendra pas à faire carrière en NBA. Et ce ne sera pas faute d'avoir eu sa chance avec les Angelinos : 15 apparitions dans le cinq de départ, des responsabilités en playoffs (14 minutes de moyenne), trois saisons passées sous la tunique californienne pour un bilan statistique de 3,6 points et 2 rebonds. Mais les explications à cet échec ne sont pas forcément liées à la balle orange. « Si je ne suis pas resté en NBA, c'est à cause de facteurs extra-sportifs », révèle-t-il, tout en restant évasif. « Tout le monde croyait en moi mais la dernière année ne s'est pas bien passée. Il fallait encore que je mûrisse, que je grandisse sur tout ce qui touche à la vie hors-terrain. » Un tour dans les archives d'Internet suffit pour comprendre ce à quoi le joueur faisait allusion : il fut accusé d'agression sexuelle par une femme en décembre 2011, sans que cela ne se traduise par des poursuites judiciaires, puis arrêté en état d'ivresse au volant un soir de novembre 2012 à Hollywood, ce qui lui valut une suspension de deux matchs par la NBA. « J'ai beaucoup grandi depuis, je n'y pense même plus », conclut-il sur ce dossier. Sportivement, son tibia gauche fracturé lors de sa deuxième saison n'aura évidemment rien arrangé, de même que la terrible ambiance qui aura régné aux Lakers lors de ce fameux exercice 2012/13 avec Steve Nash et Dwight Howard. « L'une de mes pire années basket », en soupire-t-il encore. Mais pas de quoi le décourager de courir après son rêve NBA. Il tente sa chance avec Dallas, en vain, s'exile deux mois en Israël, un échec, puis, en vue de rester disponible pour la grande ligue, chasse le contrat en G-League, au Mexique, à Porto-Rico, en République dominicaine... « J'essayais de rester proche de la NBA », explique-t-il. « J'ai eu vent de quelques offres en Europe mais cela ne m'intéressait pas, je conservais l'objectif NBA dans un coin de ma tête. »

Sienne, le nouveau point de départ

Après quatre années passées à suivre des chemins de traverse, Devin Ebanks change son fusil d'épaule lors de l'été 2017. Direction une équipe historique du basket européen, Sienne, qui végète en seconde division italienne. « Une bonne expérience », dit-il, la véritable amorce de sa seconde carrière. Sous les couleurs du club toscan, l'ancien Laker règne sur le championnat et en termine meilleur marqueur (21,7 points à 54%, 7,1 rebonds et 1,4 passe décisive). La suite, vous la connaissez : il tape dans l'œil de Cédric Heitz, John Flowers joue les entremetteurs et Ebanks privilégie le CCRB par rapport à des offres grecques ou chinoises.

Lorsque l'on a évolué au sein de l'équipe la plus glamour de la NBA, où chaque match était regardé par des millions de téléspectateurs, le contraste avec la Serie A2 ou la Jeep ÉLITE peut être rude. On passe des dépacements en avion privé à des heures de bus, des hôtels de luxe au Mercure, des grandes arénas aux gymnases de 3 500 places, du tapage médiatique incessant à la confidentialité absolue. Mais hormis le fait de ne jouer plus qu'une seule fois par semaine, le scoreur marnais ne s'en formalise pas. « C'est différent », admet-il, avant d'embrayer. « Le simple fait d'être à l'étranger change tout. Il y a de bons championnats complètement inconnus aux yeux des Américains, mais je ne m'attarde pas sur ce genre de choses. Je continue à faire ce que j'aime. » De son point de vue extérieur, John Flowers vient corroborer les propos de son ami : « Selon moi, la place de Devin est en NBA mais il a accepté sa situation et le fait de jouer aux quatre coins du monde. Il est heureux. »

Cependant, il y a fort à parier que le New-Yorkais n'avait jamais envisagé, encore moins rêvé, de défendre un jour les couleurs de Châlons-Reims mais il fait désormais "mauvaise fortune", bon cœur, conscient qu'il peut encore prétendre à de grandes choses sur le Vieux Continent. « Bien sûr que ce n'était pas dans mes plans de terminer ici mais on ne peut décider de rien face aux aléas de la vie. Je suis épanoui ici : le club est bon, le championnat est de qualité. C'est ma seconde année en Europe, je suis maintenant à l'aise avec le style de jeu. Désormais, je me concentre sur le fait de devenir un bon joueur ici. Je suis encore jeune, je n'ai que 29 ans... »


Les six premiers matchs de Devin Ebanks en France : 24, 24, 22, 24, 13 et 28 points
(photo : David Billy)

S'il poursuit sur cette lancée, Devin Ebanks peut effectivement ambitionner de grandes choses en Europe, en se servant de Châlons-Reims comme un tremplin. Pour l'instant, tout se passe comme il l'avait envisagé. « Avant que je ne signe, Cédric Heitz m'avait dit au téléphone qu'il me tenait en haute estime et il m'avait promis un grand rôle. » Le Mulhousien n'avait pas menti : depuis le début de saison, son protégé présente le plus gros temps de jeu de Jeep ÉLITE : un peu plus de 37 minutes par match. « Je rigole souvent avec le coach en lui disant qu'il ne veut jamais m'enlever du terrain. C'est un bon signe. Ça veut dire qu'il a confiance en moi et qu'il pense que je suis l'un des joueurs qui nous confère les meilleures chances de gagner chaque match. » Avec de multiples systèmes offensifs dessinés selon ses qualités : l'ex-entraîneur de Charleville-Mézières lui a bel et bien confié les clefs de la boutique en attaque. « Je ne sais pas s'il est surdimensionné pur le championnat », commente le coach. « Il marque certes beaucoup de points mais c'est notre jeu qui veut ça. »

Pour Jelan...

Malheureusement, un évènement tragique pèse également beaucoup sur les belles performances de Devin Ebanks. En août dernier, alors qu'il était en pleine présaison avec le CCRB, il a perdu son meilleur ami, Jelan, tué par balles dans le Queens. « On a grandi ensemble, dans le même immeuble. Il a été assassiné sans raison. Très clairement, je joue pour lui cette année. Je veux être bon, pour lui, pour ses enfants, pour sa famille. Je prie avant chaque match et je lui demande de veiller sur moi. » Le club marnais l'a laissé retourner aux États-Unis pour les obsèques. Depuis, à travers le hashtag #ForeverRico, le joueur lui dédie chacune de ses saillies offensives.

Des cartons qui promettent d'être nombreux cette saison. En Jeep ÉLITE, mis à part la défense monégasque, personne n'a encore trouvé la clé pour cadenasser, sinon ralentir, l'ancien lycéen de Bishop Loughlin. « Je sais ce que je peux faire sur un terrain, je sais que je suis une menace chaque soir pour l'adversaire », avance-t-il. « J'ai été meilleur scoreur en D2 italienne et je n'imaginais rien de différent pour la France. Je ne me suis pas dit que ça allait être plus compliqué. Je pense être un bon joueur dans toutes les catégories, je ne me cantonne pas à un rôle en particulier. » Technique et mobile, il possède une palette offensive si complète qu'il peut marquer dans toutes les situations. Poste 3 reconverti en 4, sa formation d'ailier est un véritable casse-tête pour tous les ailiers-forts qui se retrouvent à défendre sur lui. « Devin est un joueur qui amène un peu de tout ce dont une équipe a besoin pour gagner », confirme John Flowers. « C'est un grand attaquant qui ne rechigne pas en défense. En plus, il travaille dur et il est passionné par le basket. » Ses prestations défensives, parfois à l'économie ou sur la retenue pour ne pas prendre de fautes, ont suscité un peu plus de réserves depuis le début de la saison. Néanmoins, il a déjà prouvé qu'il était capable d'être une vraie force de dissuasion. Les supporters des Lakers se souviendront de ce match des playoffs 2012 contre le Thunder où, après l'expulsion de Metta World Peace consécutive à un coup de coude sur James Harden, il avait tenu Kevin Durant à 5/19 aux tirs. Mais, comme le rappelle Cédric Heitz, ce n'est pas pour défendre que Châlons-reims l'a recruté l'été dernier.

"Il peut être MVP de Jeep ÉLITE"

Des joueurs au-dessus du lot en Pro A / Jeep ÉLITE, le CCRB en a déjà vu passer : Mark Payne, Drew Gordon, Martin Hermannsson... Ce n'est pas pour autant que le club du président Gobillot a déjà tenu un rôle majeur dans le championnat. Devin Ebanks est parfaitement conscient qu'il ne sera pas attendu que sur ses performances individuelles. « Je sais que Châlons-Reims n'a jamais participé aux playoffs mais nous aimerions nous battre pour le titre. Cela dit, on se focalise d'abord sur le Top 8, on verra plus tard si l'on peut vraiment parler de titre. Je peux vous dire une chose : le CCRB ne sera bientôt plus une surprise, nous avons beaucoup de talent, il va falloir jouer dur contre nous. » Si l'équipe champenoise est dans les clous, le début de saison ne lui donne pas tout à fait raison pour le moment : Châlons-Reims a certes préservé son invincibilité à domicile (en disposant de Fos-sur-Mer, Cholet et Le Portel) mais a sombré lors de ses trois déplacements (à Dijon, Bourg-en-Bresse et Monaco). « On a besoin de temps », plaide-t-il. Avec les absences lors de la présaison, les blessures et les joueurs étrangers pas (encore ?) au niveau attendu, la marge de progression du CCRB semble effectivement intéressante. « Avec Devin dans ses rangs, le club peut aller en playoffs », juge John Flowers.

Et maintenant que l'on a encore eu la confirmation la saison dernière, après Austin Nichols en 2009, qu'il ne faut pas forcément être dans une grande équipe pour s'attirer des honneurs individuels, quid de ces trois lettres qui brûlent les lèvres quand on évoque le début de début de saison de Devin Ebanks ? Lui certifie que ce n'est « pas du tout un objectif » tandis que, sans que l'on interroge sur ce sujet, John Flowers assure « qu'avec Cédric Heitz », le transfuge de Sienne « peut être MVP de Jeep ÉLITE ». Mais l'essentiel est ailleurs pour le principal concerné. « Je pense que l'Europe du basket connaîtra vraiment mon nom après cette saison », assène-t-il. À ce rythme-là, ce sera vite vu. Et le CCRB ne sera plus le seul club à l'avoir tout en haut de sa liste l'été prochain...

 
En Champagne-Ardenne, Devin Ebanks a le sourire depuis le début de la saison
(photo : David Billy)

01 novembre 2018 à 21:00
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Shooteur d'élite à Marseille.
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