JEEP ÉLITE

ZVEZDAN MITROVIĆ, UN ROC SUR LE ROCHER

Crédit photo : Sébastien Grasset

Désigné meilleur coach de Pro A la saison dernière, Zvezdan Mitrović (AS Monaco) détonne dans le paysage des entraîneurs du championnat de France. Partez à la découverte du Monténégrin, l'homme et le technicien.

Un verre de bière à la main, sourire aux lèvres et bras sur l'épaule de son compatriote, Savo Vucevic adoube publiquement, le 21 octobre, son successeur sur le banc de l'AS Monaco : "Zvezdan fait vraiment un excellent boulot à Monaco. Croyez-moi, ce n'est pas facile d'y travailler, il faut être un grand philosophe là-bas. Et en plus, je suis toujours très satisfait de voir des nouveaux coachs arriver en France." Il y a deux ans et demi, l'annonce de la signature de Zvezdan Mitrović (47 ans) avec la Roca Team n'avait d'ailleurs pas fait grand bruit, éclipsée par le licenciement rocambolesque du même Vucevic. On découvrait alors un entraîneur au regard sévère, doté d'un physique imposant et réputé colérique. Cassons de suite l'image, Mitrović n'est pas conforme au stéréotype du coach tyran de l'ex-Yougoslavie. "Sur le banc, il crie beaucoup, il a des sautes d'humeur mais en dehors, il est ouvert à la conversation, très à l'écoute, il a un vrai côté humain", témoigne son ancien joueur Cyril Akpomedah, qui discute encore souvent avec lui à Monaco autour d'un café. Inutile de s'en cacher, un certain scepticisme avait globalement entouré ses premiers pas en 2015, les dernières expériences françaises des techniciens issus des Balkans n'ayant pas été des plus réjouissantes (Zare Markovski à Limoges ou Luka Pavicevic à Roanne). Mais le Monténégrin n'a pas tardé à mettre tout le monde d'accord. Celui qui était arrivé sans équivalence de diplôme pour exercer sur le sol français est désormais le meilleur entraîneur en titre de Pro A.

"Je me suis comparé aux Kukoc et Divac et j'ai vu que je n'étais pas à leur niveau..."

Zvezdan Mitrović et le coaching, c'est une histoire qui devient rapidement une évidence. Né le 19 février 1970 à Pogdorica, dans ce qui était encore la Yougoslavie à l'époque, "un grand pays, très ouvert sur le monde, où [il a] eu une très bonne enfance", le petit Zvezdan commence par jouer au football, "comme tous les jeunes Yougoslaves", avant de s'essayer au handball puis au waterpolo. Mais en Yougoslavie, où "il y avait un panier de basket en face de chaque maison", la balle orange est omniprésente. Ses premiers pas de basketteur se font dans la rue, avant qu'il ne commence véritablement à jouer en équipe, au Buducnost Pogdorica, à l'âge de treize ans. Mais s'il se fraye un chemin jusqu'à la deuxième division nationale, en grande partie grâce à ses qualités de shooteur, l'ailier de 1,94 m se rend vite compte qu'il ne pourra pas réellement prétendre à une grande carrière. Paradoxalement, c'est en enfilant le maillot de la sélection juniors du Monténégro qu'il en prend conscience : "Je me suis retrouvé à jouer contre les Danilovic, Tomasevic, Kukov, Divac, Radja", énumère-t-il. "Je me suis comparé à eux et j'ai vu que je n'avais vraiment pas leur niveau". Alors, à 22 ans, en 1992, pendant que la guerre éclate en Yougoslavie, Zvezdan Mitrović troque le maillot de joueur pour le costume d'entraîneur. Engagé comme assistant dans une équipe de deuxième division à Pogdorica, il n'est pas encore, pour autant, coach à plein temps : il poursuit ses études d'économie et possède un travail alimentaire dans un commerce de Pogdorica. Tout bascule lorsque Mitrović commence à entraîner les cadets de Picadilly. Il les mène jusqu'au titre de champion du Monténégro et au Final Four yougoslave : "Nous avons battu des équipes comme l'Etoile Rouge, c'est à ce moment là que mon nom commence à se faire connaître." D'un coup, tout s'enchaîne en effet : un appel du plus grand club monténégrin, le Buducnost Pogdorica, pour y être adjoint (1995/99, un palmarès qui s'enrichit de deux Coupe de Yougoslavie et l'apprentissage du métier aux côtés du manager sportif, Dusko Vujosevic), son premier poste de head coach professionnel à 30 ans en deuxième division avec l'équipe de Budva en 2000/01 et un retour au Buducnost Pogdorica, alors engagé en Euroleague.

Puis, en 2002, devant l'impossibilité de convaincre l'une des deux grosses équipes du Monténégro de lui donner sa chance, Zvezdan Mitrović prend son envol, direction l'Ukraine. "Un très grand challenge", le début d'une aventure longue de douze ans. "Il est arrivé au Khimik Yuzhne dans l'anonymat le plus complet", se remémore Oleksandr Proshuta, un journaliste ukrainien. "C'était un nouveau club, il était là pour les installer au haut niveau et il l'a bien fait." Le Monténégrin permet au Khimik de décrocher trois médailles de bronze en Ukraine et atteint la finale de la C4 européenne en 2006, simplement battu par l'Ural Great Perm de Terrell Lyday. La success-story se poursuit de 2007 à 2011 avec le Kryvbasbasket où il remporte le titre de champion d'Ukraine en 2009, jusqu'à ce jour le seul de l'histoire du club basé à Kryvyi Rih.

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Mitrovic, en discussion avec Sasa Obradovic, à l'époque où il entraînait le Kryvbasbasket

Ses trois dernières saisons ukrainiennes seront beaucoup plus compliquées avec deux échecs successifs au Budivelnyk Kiev (malgré la victoire en Coupe d'Ukraine en 2012) et au Khimik puis le cauchemar de la guerre en 2013/14, lors de sa période à Mariupol, une ville toute proche de la frontière russe. Lorsque les premiers combats éclatent à Kiev en mars, ses cinq joueurs étrangers s'en vont. Zvezdan Mitrović poursuit quand même l'aventure avec des jeunes pousses locales, arrive à décrocher la médaille de bronze le 7 mai à Donetsk puis reçoit un appel de son ambassade le lendemain, l'incitant à quitter immédiatement le pays. L'aéroport étant déjà fermé, il part en voiture jusqu'à la frontière russe. Le 9 mai, le conflit touche de plein fouet Mariupol, 21 personnes trouvent la mort dans les rues de la ville.

"La guerre m'a fait partir mais l'Ukraine est une grande partie de ma carrière et de ma vie", confie-t-il. "J'ai réalisé un bon parcours là-bas : j'ai remporté des titres, j'ai été désigné meilleur coach de l'année à deux reprises. Jusqu'à la guerre, tout se développait en Ukraine, pas que le basket." Cinq ans après son départ, Zvezdan Mitrović est toujours une figure réputée au sein du basket ukrainien : "Il est très respecté ici grâce à ses succès avec le Khimik et Kryvbasbasket, sa longévité et son influence dans la progression de certains joueurs locaux comme Ihor Zaytsev", détaille Oleksandr Proshuta. "Mais sauf à Mariupol, ses dernières saisons ici ont été proches de l'échec absolu et il semblait être un coach sur le déclin chez nous."

Coach en Pro B... depuis les tribunes !

Dix mois après son départ précipité de Mariupol, sa renommée en Ukraine lui sera profitable. Dirigée par l'Ukrainien Sergueï Dyadechko, l'AS Monaco est à la recherche d'un nouvel entraîneur. "Nous voulions faire venir quelqu'un en qui nous pouvions avoir confiance", explique Oleksiy Yefimov, homme de main du président de la Roca Team, actuel GM. "Je suivais le travail de Zvezdan en Ukraine. Je savais qu'il avait déjà travaillé dans plusieurs situations différentes et qu'il avait aussi déjà pris une équipe en cours de route. En plus, je le connaissais déjà personnellement." L'affaire est entendue. Après avoir refusé quelques propositions bancales au Monténégro et à travers l'Europe, Zvezdan Mitrović est séduit par les grandes ambitions monégasques.

Le basket français ne connait alors pas cet entraîneur exigeant, célèbre à travers l'Ukraine pour ses colères. Et forcément, une pointe de circonspection l'accueille, étant donné que Monaco tournait bien avant sa signature. "On s'est un peu interrogé car on ne le connaissait pas", témoigne Cyril Akpomedah, capitaine de l'époque, reconverti dans la promotion immobilière depuis. Mais les premiers pas de l'ancien coach de Budva rassurent vite les joueurs : "Dès le début, il a beaucoup discuté avec nous. Il nous a dit qu'il travaillerait dans la continuité afin de ne pas déstabiliser l'effectif." Deuxième derrière Hyères-Toulon au moment de son arrivée à onze journées de la fin du championnat, la Roca Team double le HTV sur le fil mais d'un point de vue officiel, Zvezdan Mitrović ne peut s'en attribuer aucun crédit. S'il dirige bel et bien l'équipe, il n'a pas le droit de coacher en match puisque son diplôme n'était pas reconnu par la LNB. Assis en tribune juste derrière le banc monégasque, il laisse le rôle d'entraîneur les soirs de match à Philippe Beorchia.

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Au printemps 2015, Mitrovic n'avait pas le droit de prendre place sur le banc en match
(photo : Sébastien Grasset)

Depuis qu'il a officiellement le droit d'exercer, Zvezdan Mitrović a (re)fait de Monaco l'une des places fortes du basket français. "Ces deux dernières années ont été superbes pour moi", sourit-il. Si les playoffs font tâche avec deux éliminations prématurées contre l'ASVEL, la Roca Team a terminé ses deux premières saisons en Pro A à la première place du championnat, a remporté la Leaders Cup à deux reprises et a atteint le Final Four de la Champions League pour ses retrouvailles avec la scène européenne. "Je crois que notre coopération est profitable aux deux parties", se réjouit le manager Oleksiy Yefimov. "Nous sommes plus que satisfaits et de son côté, c'était important pour lui de montrer qu'il pouvait aussi avoir du succès ailleurs qu'en Ukraine." Une réussite individuelle formalisée par le trophée de meilleur entraîneur de la saison 2016/17 en Pro A. Une distinction qui signifie énormément aux yeux de Zvezdan Mitrović, touché par la reconnaissance de ses pairs. "Pour moi, c'est vraiment une grande récompense. De voir que mes collègues ont voté pour moi, cela veut dire beaucoup, car je suis encore relativement nouveau ici. Je suis étranger, j'ai essayé de m'adapter à  ce championnat, au pays, et je me suis fait beaucoup de bons amis parmi les autres entraîneurs. Après les matchs, on va prendre un verre de vin ou du café. J'en suis heureux."

Savoir modifier ses habitudes, ne pas être enfermé dans des principes rigides : tel est le credo de Zvezdan Mitrović. Et en Pro A, "un championnat très intéressant, unique en Europe, où tout le monde peut battre tout le monde et où le champion de la saison dernière se retrouve dernier", l'homme est servi ! Pas vraiment conforme aux standards européen, le championnat de France est l'un des plus athlétiques du Vieux Continent, à des années-lumières de l'éducation yougoslave du coach Mitrović. Mais cela ne lui pose pas de problème. "Un coach doit savoir changer son système et s'adapter aux joueurs à sa disposition. Je ne suis pas un entraîneur NCAA qui peut imposer un style de jeu à ses jeunes. J'aime jouer du beau basket, un jeu rapide, de transition, où il y a beaucoup de mouvement et de passes. Et pourtant, cette saison, on joue beaucoup de pick'n roll. La saison dernière, j'avais du matérial adéquat pour du run and jump mais cette année, l'équipe est différente. Il faut savoir s'adapter aux joueurs car c'est la loi du marché. Nous, les coachs européens, n'avons pas forcément le budget pour choisir les joueurs que nous voulons."

Une double casquette à assumer

Et sa philosophie a fait ses preuves ! Tous les intervenants que nous avons sollicité n'ont que des bonnes choses à dire sur lui. "C'est un très bon coach", affirme Cyril Akpomedah. Il veut que les joueurs travaillent dur mais il sait récompenser ceux qui le font." Comme un certain Yakuba Ouattara, simple ailier de Pro B au moment de son arrivée à Monaco, désormais international français et engagé par Brooklyn. "Il sait tirer le meilleur de ses joueurs et il nous pousse toujours à nous surpasser", insiste l'ailier des Nets. "J'aime le fait qu'il traite tout le monde de la même façon, peu importe que ce soit Luc Loubaki ou Amara Sy", ajoute Oleksiy Yefimov. Adepte d'un collectif fort, peu désireux de ne s'appuyer que sur un seul joueur majeur afin d'assumer la majorité des responsabilités, Zvezdan Mitrović est aussi un technicien réputé pour ses qualités de formateur. Lorsqu'on l'interroge sur sa réussite monégasque, outre les trophées et les premières places, il met spontanément en avant l'éclosion de jeunes joueurs comme Yakuba Ouattara. "Il avait une très grande confiance en moi et de grandes attentes me concernant", se souvient l'enfant de Lyon. "À ses côtés, j'ai vraiment appris les exigences du haut niveau et le fait de jouer pour lui m'a fait passer de "jeune joueur" à All-Star et au statut international. C'est quelqu'un pour qui j'ai énormément de respect." L'ancien Chalonnais n'est pas un exemple isolé. En Ukraine, en plus de I'international Zaytsev cité précédemment, Mitrović a, par exemple, facilité l'éclosion de Volodymyr Konev, vu à l'EuroBasket cette année. À Monaco, Paul Rigot a relancé sa carrière au contact du Monténégrin tandis que Moustapha Fall a aussi pu bénéficier de ses conseils pendant quelques semaines en Pro B. "Si un jeune travaille dur, je lui donne la chance de jouer", résume-t-il. Témoin privilégié de la méthode Mitrović pendant un an et demi, Cyril Akpomedah approuve : "Il fait énormément de travail individuel avec les jeunes, ce qui manque un peu parfois dans le championnat de France." 

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Deux Leaders Cup au compteur pour Mitrovic
(photo : AS Monaco Basket)

Du travail, Zvezdan Mitrović ne va d'ailleurs pas en manquer dans les semaines à venir. En plus de l'AS Monaco, qui enchaîne allègrement chaque semaine les rencontres de Pro A et de Champions League, il a été nommé sélectionneur national du Monténégro, "une grande récompense qui [le] rend très heureux". Déjà assistant de Luka Pavicevic lors de l'EuroBasket 2013 où le Monténégro avait notamment empoché une victoire historique contre la Serbie, il va être mis à contribution dès ce mois de novembre avec les fameuses fenêtres internationales. "Cette nomination est super pour moi, un peu moins pour mon rythme de travail", plaisante-t-il à moitié. Après le meilleur résultat de sa courte histoire lors du championnat d'Europe de l'été dernier, la sélection monténégrine pouvait difficilement imaginer pire tirage au sort pour les qualifications de la Coupe du Monde 2019 puisqu'elle se retrouve dans le groupe de la Slovénie et de l'Espagne, rien que ça ! Questionné sur la complexité de sa tâche, le Monégasque préfère en sourire, et en profite pour tacler la FIBA. "Selon moi, la Biélorussie est la meilleure équipe du groupe car ils n'ont rien à changer par rapport à d'habitude. Ce système de qualification n'est pas adapté au basket, nous ne sommes pas le football. Le conflit FIBA - EuroLeague est un problème politique. On va jouer notre premier match, contre l'Espagne, quasiment sans préparation. De plus, nous sommes un petit pays. Nous avons un joueur en NBA et quatre en EuroLeague alors construire une équipe compétititive dans ces conditions n'est pas un job attractif. Même si l'on ne peut évidemment que se sentir bien lorsque l'on est le sélectionneur de son propre pays." Parler d'une mission compliquée est un euphémisme : Zvezdan Mitrović découvrira sa nouvelle équipe le 22 novembre lors du rassemblement à Pogdorica puis recevra l'Espagne le 24 avant de se déplacer dans la foulée à Minsk afin d'aller jouer un match déjà couperet contre la Biélorussie le 26 novembre.

Ensuite, il sera temps de rentrer à Monaco pour une saison qui s'annonce décisive pour la Roca Team, la dernière de son contrat avec l'ASM. Après avoir remis le club de la Principauté sur la carte du basket français, après avoir fait découvrir aux Monégasques le chemin de la salle Gaston-Médecin ("un grand succès pour nous"), Zvezdan Mitrović ambitionne désormais d'emmener Monaco le plus haut possible en playoffs. Que ce soit lui ou Oleksiy Yefimov, le mot "titre" n'est pourtant jamais prononcé. Les deux se contentent de la même expression : "faire quelque chose en playoffs". Comme si les deux derniers épilogues du championnat de Pro A avaient été vécus comme un véritable traumatisme sur le Rocher. Si l'on lit entre les lignes, la prochaine post-season devrait d'ailleurs conditionner, en partie, une éventuelle prolongation de contrat. Lorsque Zvezdan Mitrović botte en touche à propos de son avenir, Oleksiy Yefimov répond avec (un peu) plus de franchise : "Nous avons une bonne expérience de travail à ses côtés mais ce n'est pas le moment de penser au futur. Nous préférons nous concentrer sur cette saison. Bien sûr, les deux dernières années ont dépassé toutes nos attentes mais nous rêvons en grand et nous aimerions faire quelque chose en playoffs." Le décor est planté, Mitrović a déjà coché la date sur son calendrier. Rendez-vous au printemps prochain !

02 novembre 2017 à 12:00
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