PRO B

COLÈRE CHEZ LES ANCIENS JOUEURS DE CHARLEVILLE, TOUJOURS EN ATTENTE DE L'INTÉGRALITÉ DE LEUR SALAIRE

Crédit photo : David Henrot

Pratiquement un trimestre après l'échéance des contrats de la saison 2017/18, prévue au 30 juin 2018, les anciens joueurs de l'Étoile de Charleville-Mézières n'ont toujours pas reçu l'intégralité de leurs émoluments. L'Étoile étant en difficulté financière, ils attendent tous entre un et trois mois de salaire. L'exaspération monte...

Lanterne rouge de Pro B et reléguée en Nationale 1 la saison dernière, l'Étoile de Charleville-Mézières sort d'un exercice cauchemardesque. Pourtant, le volet sportif n'en constitue même pas le volet majoritaire. Les problèmes financiers du club ardennais ont été révélés au grand jour lorsque le président (bénévole) Luc Torres a dû se résoudre à licencier trois salariés (sur cinq), en avril, afin de préserver l'avenir de l'institution.

Une menace devenue extrêmement concrète au printemps, au moment où le Conseil Départemental des Ardennes a réduit la dotation de l'Étoile de 210 000 euros à 132 000 euros. Une perte de 78 000 euros, qui s'ajoute à la suppression de plus de 200 000 euros sur les trois dernières années. Soit un énorme coup dur à la viabilité financière du club.

Outre évidemment les trois personnes ayant perdu leur emploi (Audrey Sauret, manager générale, Violaine Morand, chargée de marketing, et Pascal Faux, chargé des équipes de jeunes et de diverses actions sociales et sociétales), il semblerait que les premiers à payer les pots cassés aient été les joueurs de l'effectif professionnel de Charleville-Mézières version 2017/18. En date du 28 septembre, aucun d'entre eux n'a reçu l'intégralité de la somme censée leur être dûe au terme de la saison écoulée. Sept anciens joueurs carolos nous ont confirmé l'information, dont quatre avec des témoignages extrêmement complets, recensant moult détails. Vous allez en lire certains des passages les plus marquants, sous couvert d'anonymat. Mais d'abord, pourquoi se mettent-ils à en parler maintenant ?

"J'ai été en colère tout l'été mais à l'heure actuelle, je suis arrivé à un stade qui dépasse ce sentiment", témoigne l'un d'entre eux. "Toute ma vie est affectée à cause de cela : j'ai une famille qui compte sur moi, des factures à payer... Nous n'avons pas notre argent, encore moins d'explications. Il est temps pour tout le monde de connaitre la vérité sur ce qui se passe à Charleville-Mézières."

Des salaires incomplets et versés en retard

Sportivement, la saison carolomacérienne fut un véritable chemin de croix : des multiples changements d'effectif, une première victoire lors des Journées de Noël, un abonnement à la zone rouge et une série de dix défaites pour conclure ce triste parcours.

"La saison n'a pas été bonne", admet ce même joueur. "Mais la moitié du problème venait de ces retards de salaire. Comment un basketteur professionnel peut-il se concentrer pleinement sur son travail dans cette situation ? On ne pensait qu'à garder suffisamment d'argent pour être en mesure de faire des courses, sans savoir quand on toucherait nos salaires. Tout le monde était payé d'une différente manière : on pouvait recevoir 25% d'un salaire plus d'un mois en retard. Je n'avais jamais rien vu de tel auparavant."

L'envers du décor nous a été révélé par les joueurs, dans des témoignages concordants. Tous font état de rémunérations perçues plusieurs semaines en retard, sous forme d'acomptes. Selon leurs dires, il leur manquerait chacun entre un et trois mois de salaires, soit des sommes approximativement comprises entre 1 000 et 8 000 euros.

Joueur n°1 : "Nous n'avons jamais été payés en temps et en heure lors de la seconde partie de saison. Et l'argent que nous recevions ne correspondait pas à nos salaires exacts. Le club nous doit encore de l'argent, on nous a promis plusieurs fois de tout recevoir à une certaine date mais ce ne fut jamais le cas. L'échéance du dernier engagement était au 15 septembre. Rien n'est arrivé. Maintenant, le président nous dit encore qu'il va nous payer, mais qu'il ne sait pas quand."

Joueur n°2 : "Je pensais que les problèmes étaient temporaires, que les choses allaient s'arranger d'ici Noël. Mais non, tout s'est empiré une fois la nouvelle année venue. Ce qui se passait, c'est qu'on recevait une partie de notre salaire un mois et demi en retard. Tout le monde recevait une part différente de ce qui lui était dû... Et en ce moment, pratiquement tous les joueurs attendent encore leur argent à compter du mois d'avril ou de mai. On nous a promis de tout régulariser dans les deux mois suivant notre départ. Maintenant, nous sommes pratiquement en octobre et nos comptes en banque n'ont toujours pas vu la couleur de cet argent."

Joueur n°3 : "À partir de février, nous n'avons reçu que des acomptes. Le club nous passait 1 000 euros pour survivre pendant un mois et demi, alors que la plupart d'entre nous avions des responsabilités, comme des enfants à leur charge ou des crédits à payer. Nous avons eu plein de retard de paiement : par exemple, le salaire du mois d'avril en juillet. [...] En plus de cela, le club a cassé les contrats de la plupart des joueurs le 15 mai, à la fin de la saison, afin qu'ils puissent bénéficier des cotisations de Pôle Emploi et que lui n'ait qu'à compléter le complément de Pôle Emploi. C'était censé correspondre à peu près au salaire du joueur. Mais même cela n'a pas été respecté. Il me manque toujours les salaires de mai et juin."

Joueur n°4 : "J'ai rapidement remarqué au début que je recevais un salaire moindre de ce qui m'était dû. Les paiements en retard ont commencé après notre première victoire de la saison à Orléans. À partir du mois de janvier, et cela coïncidait avec une nouvelle série de défaite, les retards sont devenus extrêmement conséquents et cela ne s'est jamais arrangé. Nous avons tenu une réunion dans le vestiaire où le président et la GM nous ont dit qu'on aurait tout l'argent restant sur notre dernier chèque de la saison. Il nous manquait tous quelques centaines d'euros sur nos salaires et personne ne pouvait nous dire pourquoi. Une fois, nous avons reçu un acompte de 1 000 euros puis plus rien jusqu'à deux semaines après la date supposée du versement de notre prochain salaire. J'ai eu l'argent de février à la fin du mois de mars. [...] Je n'ai pas été payé du tout en avril puis quand j'étais sur le point de partir après la fin de la saison en mai, ils ont mis un terme à mon contrat, m'ont donné de l'argent en liquide et m'ont dit que le reste arriverait en juillet. Au milieu de l'été, toujours rien. Ils ont dit qu'ils n'avaient pas d'argent et qu'on serait payé pour le 15 septembre. Ce qui n'a pas été fait."

"On nous disait qu'on ne méritait pas d'être payé
car nous n'avions pas de résultat"

Une situation exceptionnelle dans le basket professionnel français, réputé pour son sérieux dans le domaine. Il n'est pas rare d'entendre des joueurs étrangers avouer qu'ils sont venus en France, entre autre, pour la sécurité financière, où ils seront certes un peu moins payés qu'ailleurs mais assurés de l'être en temps et en heure. Dans l'histoire contemporaine de la LNB, on recense très peu de précédents : on se souvient du cas de Beauvais (Pro B), terminé par une liquidation judiciaire, en 2004/05 où le coach Marc Silvert avait prêté de l'argent à ses joueurs, du sinistre automne 2011 de Hyères-Toulon (Pro A) ou du feuilleton judiciaire de Denain (Pro B) en 2012/13, toujours avec Marc Silvert sur le banc, où John Flowers, non payé, avait refusé de jouer.

Pas de grève ou de vagues publiques l'an dernier à Charleville-Mézières, où cette histoire est longtemps restée secrète, contrairement à l'exemple denaisien. Des rumeurs avaient bien circulé, mais elles avaient été fermement démenties dans les colonnes de la presse locale par le club. Cependant, dans l'intimité du vestiaire, le ressentiment a progressivement gagné les joueurs, agacés par les réponses de l'Étoile à leurs interrogations.

Joueur n°2 : "Le président nous disait que certains d'entre nous ne méritaient pas d'être payés car on n'arrivait pas à gagner des matchs. Il nous promettait que l'on toucherait nos salaires à une certaine date mais cela n'arrivait jamais."

Joueur n°3 : Nous n'avons jamais été tenu au courant. D'après les dires du président, nous ne méritions pas d'être payé car nous n'avions pas de résultat. Par la suite, il a voulu se rattraper en admettant les problèmes financiers du club. [...] Ce n'était pas du tout professionnel de la part de l'Étoile, sachant qu'aucun joueur n'a fait grève, n'a refusé de s'entraîner ou de participer à un match.

Joueur n°4 : "Le club nous disait qu'à cause de nos résultats, il voulait nous payer sur la base de nos performances et ce que l'on méritait à leurs yeux. Pas besoin de dire que du coup, on ne recevait pas tout..."

Si le vestiaire carolo s'est irrité, la frustration a également gagné les dirigeants, pour d'autres raisons. En fin de saison, que ce soient au micro de "L'Union" ou sur son compte Twitter, Audrey Sauret, l'ancienne manager générale, a fustigé à plusieurs reprises le comportement de certains membres de l'équipe. "Je ne comprends pas qu’on puisse se comporter comme ils le font, sans fierté ni orgueil", disait-elle début mai. "Les gens le voient, nous on le voit, le monde du basket le voit. Quand on finit les matches et que les coaches adverses nous disent : « putain, vos joueurs, ils vous ont lâchés », ça fait mal."

 "Certains n'avaient pas assez d'argent pour s'acheter à manger"

Sachant que l'Étoile de Charleville-Mézières était annoncée au début de la saison avec l'une des plus petites masses salariales de Pro B (525 000 €), les joueurs ardennais n'auraient déjà pas roulé sur l'or en temps normal. Mais les salaires impayés auraient conduit à quelques situations que l'on imaginait difficilement envisageables dans l'univers du basket professionnel. Un joueur nous a raconté qu'il lui arrivait fréquemment de prendre un coéquipier en voiture sur la route de l'entraînement car celui-ci ne pouvait se permettre d'utiliser trop d'essence. Ou d'autres choses encore...

Joueur n°2 : "Il y a des fois où j'ai dû aider financièrement des gars de l'équipe. Par moment, deux de mes coéquipiers n'avaient pas assez d'argent pour acheter à manger ou mettre de l'essence dans la voiture. Pour les joueurs avec des petits salaires, c'était difficile de survivre. On ne pouvait pas dépenser d'argent car on ne savait pas quand on serait payé de nouveau ! Imaginez la difficulté de la situation. C'était insensé..."

Les joueurs avec les plus petits salaires n'étaient pas les seuls impactés. Tous racontent avoir été mis dans un état de difficulté généralisé.

Joueur n°1 : Ils payaient 500 euros par ci, 1 000 euros par là. J'ai perdu le fil des mois à cause de leur système de payement, je gardais simplement un oeil sur la somme totale qu'ils me devaient. Avec une famille à charge, c'était une situation très difficile. Quand on était payé, c'était une petite somme donc cela compensait pour l'argent que nous avions déjà dépensé. C'est compliqué de tout budgétiser quand vous ne savez pas quand le reste viendra. Des joueurs sont dans une mauvaise situation à cause de cela : le club leur doit plusieurs milliers d'euros, ils n'ont pas forcément retrouvé un nouvel employeur... Et on ne sait pas quand on verra notre argent."

 Et maintenant ?

Des dix joueurs ayant terminé la saison avec Charleville-Mézières, seuls deux sont toujours en LNB : Corentin Carne, recruté par Nanterre, et Lucas Dussoulier, parti à Quimper. Les jeunes français Alexandre Moisy et Séraphin Saumont sont partis chercher des responsabilités à l'étage inférieur, respectivement à Andrézieux-Bouthéon et au Havre, tandis qu'Austen Rowland et Pape Beye font de nouveau équipe à La Charité. Dom Morris a connu plus de réussite : il a su trouver preneur en première division belge, à Limburg. Darel Poirier et Michael Carey ont traversé l'Atlantique, direction la G-League et le Mexique. Enfin, Zane Knowles est toujours sans emploi.

De loin, tous observent avec circonspection l'engagement avéré de l'Étoile en Nationale 1. Le joueur n°1 résume le sentiment général.

"Maintenant, Charleville-Mézières a une nouvelle équipe et on se demande tous comment ils vont pouvoir payer leurs recrues, en plus des dettes que le club possède envers tous ceux de la saison dernière. La plupart d'entre nous avons fait preuve de patience à l'égard du club, nous comprenons que l'Étoile a des problèmes financiers. Mais maintenant, nous sommes à la fin du mois de septembre, c'est déjà une nouvelle saison et personne n'a reçu ce qui lui est dû."

Chaque joueur en a discuté avec son agent, le Syndicat National des Basketteurs a également été mis au courant. Sans qu'une solution ne puisse être trouvée. Désormais, ce sont les prud'hommes qui reviennent dans la conversation. Mais cette perspective divise les joueurs. Certains estiment qu'il s'agit de la seule solution, d'autres pensent que la procédure sera trop compliquée et coûteuse quoiqu'il advienne. "Il n'y a pas grand chose que l'on peut faire", synthétise l'un d'entre eux avec lassitude. Si ce n'est mettre cette funeste saison 2017/18 derrière et ainsi abandonner une partie du salaire prévu.

Contacté, le président Luc Torres a refusé de faire tout commentaire. Audrey Sauret a elle renvoyé vers le club.

28 septembre 2018 à 17:00
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