Le grand récit d’Abdoulaye Loum, l’instinctif qui s’est réinventé pour durer : « Je viens de loin ! »

Abdoulaye Loum raconte sa carrière
Abdoulaye Loum n’est pas certain de se déplacer à Rouen vendredi avec les Sharks. Pour une très bonne raison : l’intérieur antibois est l’heureux papa depuis samedi d’une petite fille. Une formidable raison d’échapper à la sinistrose qui règne en ce moment sur le club azuréen, triste 15e d’ÉLITE 2, de nouveau menacé d’une saison sans relief.
Ce voyage au Kindarena aurait pourtant replongé le Franco-Sénégalais vers l’un de ses meilleurs souvenirs en carrière, puisque le RMB est désormais entraîné par Jean-Denys Choulet, le même homme qui l’a fait devenir champion de France en 2017, alors qu’il végétait dans la zone de relégation en Pro B quelques mois plus tôt…
L’un des multiples sommets d’un parcours qui l’a également mené vers une finale de Coupe d’Europe (FIBA Europe Cup 2017), une autre finale de championnat de France (en 2021) et un Final Eight de Basketball Champions League (en 2021). Pas mal pour un joueur qui s’était persuadé lors de son adolescence qu’atteindre la Nationale 2 serait déjà un bel accomplissement. C’est peut-être ce qui serait arrivé, d’ailleurs, s’il était resté le même, sorte de shooteur compulsif qui courait et sautait aux quatre coins du terrain. Mais il a su se réinventer, pour devenir un défenseur de référence des raquettes françaises, soldat discipliné de la grande JDA Dijon. Il raconte comment il y est arrivé.
Landais de naissance, mais vrai Savoyard :
« J’aurais été content de jouer en NM2 »
« Je suis né à Mont-de-Marsan mais je n’y ai aucune attache. Mon père était basketteur professionnel donc on vivait au gré de ses clubs : j’ai été à Besançon, Saint-Vallier, mais ma ville, c’est Chambéry.
J’y suis arrivé vers 4-5 ans. C’est là-bas que j’ai fait toute ma jeunesse. J’étais d’abord en centre-ville puis dans le quartier Joppet. Il y avait un petit city-stade en bas de chez moi et j’y passais mes journées. Je me souviens que le père de Corentin Falcoz passait en vélo à côté, avec Corentin derrière, et qu’il me disait : « Mais je te vois tout le temps ! » Je mixais foot et basket, je m’adaptais aux autres.
« Mon père est venu me chercher avec la médaille… »
Avec un père basketteur professionnel, j’ai baigné dedans depuis tout petit donc jouer au basket était le premier truc que je voulais faire. À la mi-temps puis à la fin des matchs, j’allais jouer avec les autres petits sur le parquet. Mon père (Mamadou) était un intérieur guerrier, hargneux, qui mettait beaucoup de coups. Il a remporté plusieurs titres, dont celui de Pro B en 1997 avec Maurienne. Je n’ai pas pu y aller car j’avais école le lendemain… Mais il était venu me chercher le lendemain avec sa médaille autour du cou. J’étais trop content.

Quand j’ai commencé le basket, je voulais vraiment être pro. Et puis, j’ai eu une période où je n’y croyais plus trop. Il y avait des jeunes largement plus forts que moi, plus avancés, physiquement et mentalement. Je n’étais pas prêt, la maturité n’était pas vraiment là. Par exemple, je ne suis pas resté longtemps au Pôle. J’étais encore un bébé dans la vie. À l’époque, je me disais que si je jouais un jour en NM2, je serais content. C’est en cadets à Aix-Maurienne que j’ai changé mon optique. Un coach, Ludovic Guibert, m’a vraiment poussé et je me suis mis à vouloir beaucoup plus que la Nationale 2… »

D’inconnu à MVP du Trophée du Futur :
« J’ai longtemps été sous les radars »
« En troisième année cadets, je me suis dit qu’il fallait que je parte loin de Chambéry pour gagner un peu de maturité. On me connaissait un peu trop… J’ai passé des tests à Orléans, mais j’ai été refusé. J’avais le choix entre les États-Unis et Le Havre. En test au STB, j’ai vu Amath M’Baye, Fabien Causeur, Pape Sy, Gédéon Pitard, etc. Donc je me suis dit que j’allais aller là-bas.
Le déracinement s’est plutôt bien passé. Cette fois, j’étais prêt, même si j’étais complètement inconnu en arrivant. Et je me retrouve tous les jours face à des Ousmane Camara ou Fabien Paschal à l’entraînement. Mais quand tu joues contre plus fort que toi, tu rattrapes… Avec Le Havre, j’ai même fait quelques apparitions en pro. Mais j’ai dû changer de centre de formation : pour moi, on était deux jeunes pour une seule place entre Fabien Paschal et moi. Je me disais qu’il y a peut-être embouteillage. Et ils ont donné un contrat pro à Fabien…

Le club ne voulait pas que je parte, mais ça s’est fait avec Gravelines. Là-bas, j’ai appris le professionnalisme. Au Havre, c’était du fun : je jouais avec mes potes, sans voir beaucoup plus loin. Mais au BCM, j’ai senti que je n’étais pas encore professionnel. Ça a mis du temps. Avec Christian Monschau, ce n’est pas facile, d’autant plus que je me suis retrouvé dans une équipe énorme : c’est la saison où le club ne fait que trois défaites en saison régulière.
Avec Gravelines-Dunkerque, on gagne le Trophée du Futur et je termine MVP. C’était un kif, de la fierté car je viens de loin. J’ai longtemps été sous les radars. Je ne suis pas passé par toutes les étapes d’un joueur normal. Et puis, je viens de Chambéry quand même… (il rigole) »

Boulogne et Orléans, des débuts sinusoïdaux :
« Je jouais comme si j’étais dans mon city-stade »
« Ma première vraie expérience professionnelle, c’est à Boulogne-sur-Mer. Je suis prêté en cours de saison par le BCM parce que le coach m’a dit que je méritais de jouer mais qu’il avait trop de mal à me trouver des minutes. Le SOMB, c’était une équipe de jeunes : Jonathan Rousselle – Valentin Bigote – Mam’ Jaiteh – moi. Germain Castano nous laissait jouer : « Allez-y, kiffez ! » C’était génial d’évoluer dans cette équipe. Il faut se souvenir de la saison extraordinaire que Mam’ a fait : MVP de Pro B à 18 ans…

Ensuite, je signe trois ans à Orléans, parce que Philippe Hervé me voulait. C’était dur avec lui, mais toujours sincère : j’avais ce que je méritais. J’étais jeune et il prenait du temps avec moi à la vidéo pour me montrer ce qui n’allait pas, ce que je devais faire de mieux pour gagner des minutes. Donc je savais sur quoi progresser. Le souci, c’est que j’étais un peu fou, insouciant. Je ne réfléchissais pas, je jouais comme si j’étais dehors sur mon city-stade de Chambéry. Je n’avais pas de cadre. Mais d’un autre côté, c’était aussi ça qui faisait mon truc.
Au début, tout se passait bien avec Orléans. Il y avait un vrai projet, je kiffais. Mais ça s’est mal terminé… D’abord, pour la deuxième saison, quand François Peronnet arrive, je me blesse en préparation pour trois mois. Les résultats n’ont pas suivi et le coach a ensuite été coupé pour Pierre Vincent. Là, tout a changé. Clairement, il ne veut pas de moi, sans me connaître. Je me souviens de son arrivée : match à domicile contre Boulogne-sur-Mer, on s’était entraîné toute la semaine avant, il fait son speech dans le vestiaire et vient me voir juste avant la rencontre dans le couloir. « J’ai oublié de te demander, tu joues 4 ou tu joues 5 ? » Là, j’ai compris qu’il y avait un souci. Ça a été très compliqué à la fin. J’avais beaucoup de frustration, pas de dialogue. Je passe d’une relation quasi-paternelle avec Philippe Hervé à quelqu’un qui est froid. Pour moi qui marche beaucoup au relationnel, c’est difficile à vivre. J’avais des théories, mais pas d’explication. »

La bascule dans la zone rouge de Pro B :
« Je ne vais pas dire que je fais une dépression, mais… »
« En 2016, je retourne à Boulogne-sur-Mer… parce que je n’ai pas le choix. Je sais que j’ai le niveau pour la Pro A mais je me retrouve en Pro B parce qu’un coach ne m’aimait pas. Je ne vais pas dire que je fais une dépression, mais mentalement, c’était très dur… J’avais l’impression de faire un step en arrière. Dans ma tête, je ne me sentais pas bien. Et j’avais un peu de pression… Je me disais : « Qu’est-ce qui va arriver si ça se passe mal ? »
Champion de France grâce à… Moustapha Fall
J’en parle avec des amis, comme Moustapha Fall. Mon agent me cherche une porte de sortie et me trouve un essai à Limoges : « Le coach (Dusko Vujosevic) ne te connait pas mais veut bien te voir une semaine. » Je dis OK. Sauf que mon pote Mous Fall m’appelle dans la foulée : « Mareks Mejeris va partir, le club cherche un poste 4, peut-être que tu ne vas pas beaucoup jouer mais est-ce que tu es chaud ? » Je lui réponds : « Je suis chaud tout de suite ! » (il rigole) Jean-Denys Choulet m’appelle, on discute. Je lui dis qu’il n’y a aucun souci pour moi. Avec Boulogne, c’est du gagnant-gagnant, car le club peut me remplacer par un Américain.
Et c’est comme ça que je suis champion de France… (il sourit) Cette signature, c’est la bascule de ma carrière. Si je reste à Boulogne, ça aurait été plus compliqué. Je me suis souvent demandé ce qui se serait passé si j’étais resté au SOMB. Je ne saurai jamais, une carrière peut très vite tourner, dans un sens ou dans l’autre. Mais quand je gagne le titre avec l’Élan, je suis toujours dans le groupe WhatsApp de Boulogne qui descend en NM1. Il y avait des messages : « Abdou, t’as eu de la chance ! »
Ce titre, c’est une épopée. Tout le monde a eu son moment dans les playoffs. Sur le Match 5 de la finale, c’est Gédéon Pitard par exemple. Moi, je ne joue pas celui-là mais j’avais fait une très bonne performance en demi-finale contre Levallois (5 points et 8 rebonds en seulement 7 minutes lors de la première manche, ndlr).

Le clin d’œil sympa, c’est que j’étais avec Axel Bouteille. Nos pères ont été champions de France ensemble en 1997 et vingt ans après, c’était nous deux… On se connaissait déjà. Il habitait à côté de chez moi à Chambéry. J’habitais rue de la République, vers le carré de Curial, j’avais un panier de basket Jordan et lui venait jouer dessus avec moi. »
2 Joueurs ont été champions de France 20 ans exactement après leurs pères 😀 je vous laisse deviner 😀… https://t.co/szZUhYXTn0
— Abdoulaye Loum (@abdoulayeloum21) April 30, 2025
JDA Dijon (2017/23), la grande histoire :
« J’ai tellement changé »
« Après le titre avec Chalon, je pars à Dijon. Les Chalonnais ne comprenaient pas mais c’est le business. Toutes mes années à la JDA ont été une progression. J’arrive à Dijon par la petite porte et j’ai évolué chaque saison. J’ai toujours eu l’impression de faire un pas de plus. Et ça, c’est grâce à Laurent Legname.
L’hommage à Laurent Legname
Il est grave critiqué, il y a beaucoup de gens qui ne l’aiment pas (il rigole), mais c’est quelqu’un de très direct et de très franc à sa manière. Quand il t’aime bien, c’est un super mec. Laurent, il m’a pourri. Et après, il venait me voir pour m’expliquer dans la douceur : « Tu sais, mon petit Abdou, c’est comme ça qu’on doit faire les choses. Ne le prends pas de manière personnelle, ce n’est pas l’homme que j’attaque quand je crie, c’est juste le basketteur. » Mais il est compétiteur. Dans sa tête, il est toujours joueur. J’ai progressé avec lui. Avec Philippe Hervé, c’est le coach qui a le plus compté pour moi.

« J’ai un grand regret à Dijon… »
Le plus grand regret de ma carrière, c’est la saison 2019/20. On remporte la Leaders Cup et s’il n’y a pas le Covid qui nous stoppe, on est champions. C’est sûr à 100%. Il n’y a pas une équipe qui nous bat.

Le secret des performances durables avec Dijon ? On n’avait jamais les meilleurs joueurs mais on était vraiment toujours une équipe soudée. Tout le monde connait ma relation avec David Holston, on mangeait tout le temps ensemble. Avec Axel (Julien) et Alex (Chassang), pareil. Ça a donné un noyau dur qui rassurait les nouveaux joueurs sur la méthode de Laurent. On faisait un peu tampon… On leur disait : « T’inquiète, ça va prendre du temps mais ça va marcher. »
« La manière dont je suis parti m’a fait du mal »
Le paradoxe, c’est que je fais le All-Star Game après le départ de Laurent Legname, quand je suis avec Nenad Markovic, alors que ça ne se passe pas bien du tout. J’avais la même sensation qu’avec Pierre Vincent. Sauf que j’avais l’impression qu’il n’avait pas d’autre choix que de me faire jouer, car j’étais en pleine montée. All-Star, je ne m’y attendais pas du tout. C’est ma femme qui m’envoie un message avec la capture d’écran. Je pensais que ce n’était pas possible. C’était une consécration.

La manière dont je suis parti de Dijon m’a fait du mal. C’est une fin en queue de poisson. Le pire, c’est quand je vois leur saison d’après… Laurent revient et ils gagnent la Coupe de France. Je me dis que j’avais encore ma place. Et puis, en même temps, j’étais aux Metropolitans 92. Bref… (il rigole) »
La tragicomédie Levallois :
« Si j’écrivais un livre sur cette saison, ce serait un best-seller ! »
« Les Mets, je pourrais écrire un livre sur cette saison et ce serait un best-seller ! Des fois, j’en rigole encore avec Lahaou (Konaté) : « Tu te rappelles de ça ? » Alors que ce n’était il y a pas si longtemps au final…
C’était fou, il s’est passé trop de trucs : Jordan Theodore qui signe son contrat avec Baskonia en plein entraînement et qui se barre avant la fin, Alen Omic qui répétait tous les jours qu’il voulait partir, Nick Ward qui débarque à 19h30 à la salle pour un match à 20h, le départ de Matthieu Gauzin bloqué par la LNB, etc. Moi, je n’ai gagné qu’un match cette saison-là, car j’ai été blessé plusieurs mois. En plus, c’était contre Dijon (il rigole) »

Antibes, les ambitions à la baisse :
« Je crois toujours au projet »
« Globalement, oui, ces deux saisons sont en-deçà de mes attentes. Je voulais monter avec les Sharks mais ce sont les aléas d’une carrière… Il y a des contre-temps mais je sais que le club finira par avancer, tôt ou tard.
L’an dernier, c’est la cohésion de groupe qui a fait défaut. Tout le monde nous attendait mais quand un effectif ne s’entend pas, qu’il y a beaucoup d’egos… On ne savait pas jouer ensemble. Cette saison, le problème est plus mental que basket. On ne sait plus comment gagner des matchs, on a gâché des avances de 23 ou 17 points ces derniers temps… Mais on travaille tous les jours avec J.D. pour régler ça.

Je n’avais connu l’ÉLITE 2 que sur deux périodes de six mois avec le SOMB. Il m’a fallu du temps pour me ré-adapter. Ça tabasse la Pro B, les arbitres laissent plus de choses (il sourit) Le jeu individualiste de l’an dernier ne m’a pas aidé non plus. Dans le jeu structuré de Laurent (Legname), j’avais mon rôle archi-précis. Mais quand tu débarques en Pro B, qu’il n’y a pas de passe, pas de mouvement du ballon, que du dribble, ce n’est pas mon jeu… Ce n’est pas quelque chose que je kiffe. Personnellement, je sais que je peux être bon en faisant des matchs à 0 point. »
L’envie d’un dernier défi…
« Je ne suis pas cramé ! »
« J’aimerais bien continuer après cette saison, avec un dernier projet. Je pense être encore bien. Je ne suis pas cramé, je reste en dehors des blessures. Le mental est toujours là pour continuer.

Boucler la boucle à Aix-Maurienne, ce serait le top. Vraiment. Je viens de là-bas donc c’est normal de vouloir revenir là où j’ai commencé le basket. Sinon, j’aimerais bien rester à Antibes. Ma famille s’y sent bien. Je crois toujours au projet, même s’il bat de l’aile en ce moment. Je n’aime pas lâcher en cours de route. Si j’ai l’opportunité de continuer à faire avancer le club, ce serait avec plaisir. Mais je ne dirais pas non à un autre projet intéressant. »
« Ma fierté, c’est surtout ma longévité »
« Quand je regarde en arrière, j’ai un regret. Pourquoi je n’ai pas tenté l’expérience à l’étranger ? Le championnat français est atypique. Avec mon physique et les qualités athlétiques que j’avais, j’aurais pu m’exprimer encore mieux ailleurs. Je n’y ai vraiment pas pensé. Je me sentais tellement bien à Dijon que je voulais juste resigner à la JDA à chaque fois. Ce n’est pas un mauvais choix mais peut-être qu’il y avait un timing pour l’étranger à ce moment-là…
Quand on est petit, on a tous le rêve de jouer en NBA. Mais je suis content de ma carrière. Je sais que certains rêveraient de l’avoir. J’en suis reconnaissant. Ma fierté, c’est surtout ma longévité. Je suis resté en LNB toute ma carrière, que en Betclic ÉLITE ou en Pro B, ce n’est pas tout le monde qui peut en dire autant. Avec Giovan (Oniangue) et Lahaou (Konaté), je pense qu’on est des exemples pour notre génération, comme Paul Lacombe, Nicolas Lang ou Charles Kahudi avant nous.

L’une de mes forces, c’est que j’ai toujours su m’adapter. Grâce à Philippe Hervé et Laurent Legname, j’ai stoppé mon ancienne façon de jouer. Les gens vont se moquer de moi mais à l’époque, je me voyais comme Kevin Durant (il rigole). Je prenais des 3-points, je dribblais partout. Mais j’ai tellement changé… À Boulogne, j’étais à 43% à 3-points. La saison dernière, j’en ai pris 4. C’est la maturité, ça vient avec l’âge. J’ai perdu des qualités athlétiques mais je suis plus cérébral. J’ai tellement pris l’habitude d’être carré et de faire ce qu’on me demande de faire que j’ai effacé ce jeu à l’instinct. Quand on me demande quelque chose, je le fais. Pas plus, pas moins. C’est ce qui a fait ma longévité. »


































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