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L’infatigable John Brown III (Monaco), sauvé par son petit frère

Leader défensif et émotionnel de l'AS Monaco, John Brown III est l'un des joueurs les plus intenses d'Europe. L'intérieur de la Roca Team tire notamment sa force d'un parcours de vie tumultueux, d'une histoire familiale complexe, lui qui a pratiquement dû devenir un père de substitution pour son petit frère à l'âge de 17 ans
L’infatigable John Brown III (Monaco), sauvé par son petit frère
Crédit photo : Sébastien Grasset

« Tous les jours, je la vois ! Tous. Les. Jours. Je n’arrête pas de demander qu’on enlève cette m***e, mais non, elle reste là. » Dès qu’il débarque en salle de musculation, John Brown III (2,03 m, 31 ans) doit subir la vision de l’affiche géante du sacre de l’AS Monaco en EuroCup, décroché en 2021 face à son ancienne équipe de l’UNICS Kazan. Un crève-cœur quotidien, mais aussi une formidable source de motivation pour quelqu’un qui n’a encore jamais rien gagné de sa vie. « Je veux faire la même chose », clame-t-il. « Je veux remporter un trophée, n’importe lequel. Il y a un titre en jeu ce week-end : regardez, je griffe la table avec mes ongles rien qu’en y pensant. » Tout en joignant, effectivement, le geste à la parole, tel un toxico attendant sa dose. « Même si je marque 0 point sur les trois matchs et que l’on gagne au bout, je serais tout aussi heureux. »

Le joueur le plus agressif d’Europe ?

À Saint-Chamond, l’AS Monaco arrivera dans le costume du favori, et, outre le talent inouï de Mike James et compagnie, pourra compter sur l’apport d’un des soldats les plus fiables du Vieux Continent. « John est le cœur de l’équipe », avance Yakuba Ouattara. « Dès qu’il met un pied sur le terrain, il se donne à fond, à plus de 200% à chaque fois. » Longtemps passé inaperçu, dans l’anonymat de la Lega Due pendant ses deux premières saisons professionnelles, John Brown ne laisse plus personne indifférent depuis qu’il s’est hissé vers les cimes de l’Europe. À la veille de cette fameuse finale d’EuroCup, Claudio Coldebella, le GM de Kazan, comparait, en terme d’énergie produite, son protégé à une centrale nucléaire tandis que Zvezdan Mitrovic peinait à masquer son admiration. « C’est le joueur le plus agressif que j’ai vu dans ma vie. Je n’ai jamais été témoin d’une telle intensité ailleurs. Il est incroyable : il joue sur les postes 4 et 5, il n’est pas très grand mais il est absolument partout. » À ce titre, il faut regarder jouer le Floridien pour se rendre compte à quel point le travail de l’ombre peut être spectaculaire. Il suffit de le voir effectuer un box-out au rebond défensif comme si c’était la chose la plus importante qu’il ait eu à faire dans sa vie, se battre à +25 comme si le score était à égalité ou se jeter au sol sur un ballon comme si c’était la dernière action de sa carrière. « Vous ne voulez pas voir l’état de mes genoux », se marre-t-il. « Ils sont tellement moches à force de se les râper tous les jours en plongeant par terre. » 

S’il y a un ballon qui traîne, John Brown III sautera dessus (photo : Sébastien Grasset)

En verrouillant la présence de John Brown III pour deux saisons, tout en lui octroyant le 6e salaire du championnat selon BasketEurope, l’AS Monaco s’est achetée une sécurité, après avoir trop souvent payé le dilettantisme de ses Américains en Betclic ÉLITE : celle de voir un joueur étranger traiter la rencontre du dimanche avec autant d’importance que celle du vendredi en EuroLeague. « Il entraîne tout le monde avec lui : il nous fait énormément bien dans l’agressivité défensive et dans la combativité », reconnait Yakuba Ouattara. « Depuis le début, on savait ce qu’on allait avoir avec lui« , poursuit son coach Sasa Obradovic. « À savoir un joueur qui partage le ballon en attaque et très efficace défensivement sur beaucoup de postes, comme un pot de colle. » C’est que le Monégasque a fait une question de fierté personnelle d’être l’un des meilleurs défenseurs en Europe, lui qui a notamment gêné comme rarement Sasha Vezenkov (13 points) ou Victor Wembanyama (13 points à 4/10 et 7 balles perdues mercredi) cette saison. « Je déteste que l’on me score dessus, ça m’énerve au plus haut point. Si mon vis-à-vis me marque dessus en un-contre-un, c’est comme s’il me crachait au visage. » Surtout, plus que d’empiler les points, il se délecte de remarquer la crainte qu’il inspire chez ses adversaires, de voir des meneurs refuser le switch face à lui. « Je veux que le gars en face de moi se dise : Oh mon dieu, je vais juste passer le ballon, ce mec n’arrête jamais, il va toujours être là à me pousser, à me toucher, à faire n’importe quoi pour me gêner. » Élu défenseur de l’année par ses pairs la saison dernière en EuroLeague, il a d’ailleurs battu un record vieux de 21 ans, détenu par… Manu Ginobili en compilant 69 interceptions (au cours d’une campagne interrompue fin février par la guerre en Ukraine) contre 64 pour l’ex-maestro de la Virtus Bologne.

« Pour gagner, je m’en fous de m’asseoir à l’arrière de la voiture »

Pourtant, John Brown III n’a pas toujours été ce stoppeur exclusif. Auteur d’une carrière NCAA à 18,7 points de moyenne, il est le deuxième meilleur marqueur de l’histoire de son université, High Point. « J’ai eu mes moments Kobe à la fac », sourit-il. Puis en Lega Due, il tourne à 20 points de moyenne avec la Virtus Rome. Même à l’étage supérieur, à Brindisi, il est la deuxième option offensive de son équipe (14,4 points). Ce n’est qu’une fois arrivé à Kazan que l’étiquette de défenseur – energizer lui est accolée. « J’ai beaucoup scoré auparavant mais maintenant, je ne dois plus me concentrer que sur une seule chose : la défense. C’est merveilleux, ça a rendu ma carrière beaucoup plus facile. » Un rôle parfois réducteur mais qu’il faut savoir accepter pour évoluer dans une grosse équipe. « J’ai signé pour officier dans l’ombre, et je veux le faire : je sais que mon job est de défendre, de trouver des bons tirs pour mes coéquipiers et de rentrer un ou deux shoots ouverts de temps en temps. Bien sûr que cela peut être frustrant mais j’ai une plus grande vision en tête : je veux gagner. Pour cela, je m’en fous de m’asseoir à l’arrière de la voiture, d’avoir un rôle secondaire. C’est ce que les jeunes doivent comprendre : vous ne serez pas toujours le go-to-guy de votre équipe. Parfois, vous devez faire des choses différentes et si vous n’y arrivez pas, cela risque d’être compliqué pour vous. »

Avec Kazan, en 2021, lors de la finale de l’EuroCup contre l’ASM (photo : Sébastien Grasset)

Alors, la défense, OK, mais d’où vient ce moteur, cette énergie insensée, cette agressivité presque bestiale ? John Brown III avance plusieurs pistes. La première est celle de son premier entraîneur, Criswell Foy, au lycée Andrew Jackson, devenu son mentor quand il a cessé d’être un quaterback (football américain) pour investir les terrains de basket à 16 ans. « Il est l’une des raisons de mon style de jeu. Il était incroyablement exigeant, tourné vers la défense, à demander une press tout terrain, de l’intensité maximale en permanence, du run and gun. » Une seconde est de se rappeler que beaucoup de ses anciens coéquipiers aimeraient être à sa place. L’ancien ailier-fort de Brescia évoque notamment le cas d’Allan Chaney, son lieutenant pendant deux ans à High Point, qu’il a vu s’effondrer en plein match, désormais interdit de basket à cause d’une anomalie cardiaque. « Qui suis-je pour ne pas me donner à 100% quand je pense à lui ? » Une troisième vient du ressentiment personnel né du sentiment d’avoir été ignoré pendant une grande partie de sa carrière, considéré comme trop petit pour jouer pivot, comme pas assez shooteur pour être un poste 4 fuyant. « J’ai entendu cela toute ma vie », soupire-t-il. « On m’a toujours rangé dans une case spécifique. En Lega Due, on disait que j’étais un attaquant mais je défendais autant et j’étais déjà en train de me jeter par terre sur les ballons. Je joue toujours avec quelque chose à prouver. Au début, à Brindisi, j’étais d’abord sans importance car venant de deuxième division puis après ma saison réussie, c’était soi-disant juste un coup de chance. Honnêtement, je suis énervé, j’aurais dû arriver en EuroLeague avant. »  

« Si mon petit frère n’était pas venu au monde, j’aurais pu finir sur le mauvais chemin »

Mais la véritable source de cette intensité est à puiser dans les racines d’une jeunesse tumultueuse à Jacksonville, en Floride, au cœur d’une zone d’une extrême pauvreté. Élevé par sa mère, Zarenia, et sa grand-mère, sans figure paternelle à qui se rattacher, il suit trop souvent l’exemple de son frère, Javon, qui a fait des détours par la case prison. « Mon père n’était pas là pour m’aider à devenir un homme. J’ai dû me débrouiller seul, dans un environnement qui n’était pas toujours sain. Je me suis attiré des ennuis, j’ai été renvoyé de l’école. » Les déménagements entre les appartements minuscules (une chambre pour quatre) sont fréquents, sa mère se démultiplie pour subvenir aux besoins de la famille, cumule parfois trois boulots à la fois pour que le petit John ait de quoi se nourrir et fait de son mieux pour le garder dans la légalité. Par exemple, elle l’appelle en permanence pour vérifier qu’il est bien à l’école, qu’il est bien à l’endroit où il est censé être. Même à l’entraînement, son coach sait qu’il doit le laisser répondre quand le téléphone sonne. « Elle a essayé de me maintenir dans le droit chemin, j’en ai quelques fois dévié mais je m’y suis remis au final. » Le décès de sa grand-mère a également agi comme une prise de conscience. « Quand j’allais dans la rue, que je faisais des bêtises, elle m’implorait d’arrêter ! Je l’entends me répéter que le jour où je stopperai cela, je pourrais faire de belles choses. Et elle avait raison. »

Les deux frères Brown côte à côte (photo : D.R.)

Enfin, la vraie raison s’appelle Ja’Ron Brown. Le 16 février 2009 (joyeux anniversaire !), John Brown III assiste à la naissance de son petit frère à l’hôpital de Jacksonville. Alors qu’il démarre tout juste le basket, sa vie prend un vrai sens. Il doit servir d’exemple pour cet enfant, qui partage le même père que lui. « S’il n’était pas venu au monde, j’aurais pu être l’un de ces gars qui se perdent en route, qui finissent sur le mauvais chemin. Sans lui, j’aurais vraiment pu être l’un d’entre eux. » Mais sa naissance lui confère le sens des responsabilités. L’adolescent cesse de rentrer à pas d’heure le soir, mais revient immédiatement à la maison après le lycée pour surveiller Ja’Ron, pour lui changer ses couches, pour le nourrir. « À l’hôpital, j’ai senti que c’était mon devoir de veiller sur lui, de devenir son père de substitution. Lui donner le bon exemple est devenu mon moteur. » Tout ce que fait John, il le fait pour son petit frère. Et quand leur mère décède, en décembre 2014, il culpabilise de ne plus être physiquement là pour Ja’Ron parce que Zarenia lui a dit de partir vivre son rêve à l’université. Alors, il se contente de jouer pour lui et de rester en communication téléphonique permanente avec Ja’Ron, parti vivre avec son père biologique. Désormais âgé de 14 ans, Ja’Ron est « un petit génie », du propre aveu de son grand frère, ostensiblement ému en parlant de lui. « Qu’il n’ait pas eu à traverser les mêmes situations que moi est l’une de mes plus belles réussites… Il n’a que des bonnes notes à l’école. Il m’a dit qu’il ne voulait pas faire de sport, on verra ce qu’il veut faire de sa vie plus tard et on se lancera ensemble là-dedans. Mais mon plus grand rêve est de le faire venir ici, en Europe, pour qu’il me voit jouer. » En attendant, Ja’Ron suit de loin l’AS Monaco de loin et appelle régulièrement à son aîné pour le féliciter de ses résultats. Et s’il ne passera pas sa vingtaine à se jeter sur tous les ballons comme John, il aura au moins eu toute sa vie un exemple parfait en terme d’engagement quotidien.

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