Rudy et Lucas Demahis-Ballou, quand deux frères deviennent adversaires : « Nos parents encouragent les arbitres ! »

Lucas et Rudy, l’interview croisée entre les deux frères Demahis-Ballou
« On se parle tous les jours », souffle Rudy Demahis-Ballou. Mais ce n’est pas tous les jours, en revanche, qu’on affronte son petit frère sur les parquets professionnels. Révélé par le sacre européen de l’AS Monaco en 2021, l’aîné de la fratrie a quasiment dû attendre la fin de sa cinquième saison professionnelle pour croiser, l’espace de quatre minutes, son cadet Lucas Demahis-Ballou en mai dernier lors d’un Orléans – Boulazac.
Au gré des changements de club de Lucas, prêté par Blois à Aix-Maurienne en cours de saison, leurs affrontements sont devenus beaucoup plus réguliers. Vendredi dernier, les deux frères se sont défiés pour la troisième fois de l’exercice. Et pour la deuxième fois, c’est Rudy qui en est ressorti vainqueur avec le Caen BC. Tard la veille, ils s’étaient retrouvés dans un petit salon de l’hôtel du CBC à Aix-les-Bains. Nous y étions pour une interview croisée.

Est-ce un peu plus spécial de préparer un match quand on voit son frère en face ?
Rudy : C’est toujours particulier, ce sont des moments spéciaux. C’est aussi une fierté de savoir que j’affronte mon frère.
Lucas : Pareil, c’est vraiment spécial. On a travaillé pour ça. Donc pouvoir être en mesure d’affronter son frère au niveau professionnel, c’est une bénédiction.
Vous vous chambrez un peu avant vos matchs ?
Lucas : Entre nous, pas trop non. Ça vient plus des coéquipiers qui nous disent : « Tu vas jouer contre ton frère, qui est le plus fort ? » Mais ça reste bon enfant.
Est-ce quelque chose dont vous rêviez quand vous étiez petit ou même pas particulièrement ?
Rudy : Non, ce n’est pas quelque chose auquel on pensait particulièrement. On voulait juste aller le plus haut possible. Cela fait que l’on peut jouer l’un contre l’autre en pro aujourd’hui, j’en suis très content.
« Je voulais me mettre au rugby »
Parlez-nous de votre enfance, et de comment vous avez démarré le basket…
Rudy : On a grandi à Rouen, au sein d’une famille plutôt normale, avec des origines congolaises. On est cinq : nous deux, une petite sœur et nos parents. Aucun d’entre eux n’était basketteur, notre mère en a juste fait un tout petit peu, sans plus. On m’y a juste mis parce que j’étais très agité en tant qu’enfant. Lucas a commencé un peu après moi…
Lucas : Deux ans après, oui. Je ne vais pas dire que je n’ai pas eu le choix, mais… (il sourit) De base, je voulais faire du rugby. Sauf que ma mère trouvait que c’était trop dangereux donc elle m’a mis là où Rudy était déjà : au basket. Rudy, c’était l’exemple. Que ce soit à l’école, dans le sport ou dans l’attitude, ça a toujours été un enfant carré. Moi, j’essayais de lui ressembler, même si c’était forcément un peu compliqué. Rudy était un grand frère leader, exemplaire. C’est aussi lui qui a fait que j’en suis là aujourd’hui.
Rudy : Comme je suis l’aîné, mes parents ont beaucoup insisté là-dessus. Ils me répétaient qu’il fallait que je sois un exemple pour mon frère et ma sœur.
Votre sœur n’est pas dans le basket ?
Rudy : Elle suit beaucoup, vu qu’on joue, mais elle n’en a pas vraiment fait. Elle a fait du volley et d’autres sports.
Lucas : Après, elle a beaucoup de talent, notamment avec le piano.
Avez-vous joué ensemble ?
Rudy : Oui, dans certaines catégories jeunes au SPO Rouen, notamment en poussins et en U13. On s’est aussi entraîné en U15, avant que je ne parte à l’INSEP.

Comment était votre duo sur les parquets ?
Lucas : Du duo, c’était lui le plus fort en vrai. En fait, on était surclassés tous les deux. Donc par exemple, quand on jouait ensemble en U13, c’est parce qu’il était déjà au Pôle et qu’on le faisait descendre pour nous aider.
Pour mettre les 35 points par match…
(Rudy rigole) Lucas : C’est ça. Et nous, on l’aidait ! On était tout petits, lui était déjà grand pour son âge. Donc le duo, c’était que lui !
Même pas un duo sur un panier chez vous ?
Rudy : On a eu un petit panier chez nous, vite fait. Mais il n’a pas duré longtemps car on dunkait trop dessus (Lucas rigole). Donc c’est surtout qu’on allait à la salle (des Cotonniers, ndlr).
Lucas : Après, on a eu de la chance car elle était vraiment juste à côté de chez nous. Il n’y avait qu’à marcher deux minutes pour y être.

Sachant que vos parents ne sont pas issus du monde du basket, qu’est-ce que ça leur fait de voir que leurs deux fils sont devenus professionnels ?
Lucas : Il faut le demander à eux, mais ils sont fiers…
Rudy : Fiers de là où on est, mais exigeants. Ils le sont beaucoup avec nous. Ils ne veulent pas qu’on se satisfasse qu’on soit tous les deux pros, ils sont toujours derrière nous. Si on en est arrivés là, c’est aussi grâce à eux. Ils nous ont toujours poussés. Quand on avait des tournois, ils nous ont accompagnés partout, ils nous encourageaient énormément. Ils ont vraiment été derrière nous dans notre projet de faire du basket une vocation.
Quand est-ce devenu une vocation, justement ?
Rudy : Personnellement, c’était lors de ma dernière année poussins, quand j’avais 10 ans. C’est là où j’ai vraiment commencé à dominer. Je suis tombé sur des matchs NBA, je regardais Chris Paul et quand tu es petit, tu as des étoiles dans les yeux devant ça. C’était un rêve. J’ai vu ça, je me suis dit : « Ah ouais purée, j’aime ça, c’est ce que je veux faire ! »
Lucas : Moi, c’était la saison d’après Covid, lors de la saison 2020/21. C’est à ce moment-là que j’ai eu ma poussée de croissance. Je me suis dit que je pourrais faire quelque chose dans le basket avec le physique que j’étais en train de développer.
« Voir Rudy remporter l’EuroCup, c’était indescriptible »
Cela illustre un peu vos deux trajectoires respectives, où Rudy semble avoir été plus précoce que Lucas…
Rudy : Il y a quelque chose d’important : c’est que j’ai été grand assez tôt. Avant de rentrer à l’INSEP, en minimes, j’étais déjà proche des 1,85 m. Et je jouais meneur en U15. Donc c’était forcément plus simple. Le gabarit a beaucoup joué. Lucas a grandi plus tard…
Lucas : Vers mes 16-17 ans.
Rudy : Athlétiquement, il a également connu sa pousse à ce moment-là. C’est ce qui a fait la différence car techniquement, il avait déjà tout ce qu’il fallait.
À quel point vous êtes-vous poussé mutuellement lors de votre jeunesse ?
Rudy : On passait nos semaines à la salle. Quand j’étais au Pôle, je nous revois nous entraîner le samedi matin, alors que c’était censé être le seul jour de repos de la semaine avant le match du dimanche. Mais on y allait quand même, pour faire du shoot.

En 2020/21, c’est aussi là que Rudy a vécu une aventure hors du commun en remportant l’EuroCup avec l’AS Monaco, tout en étant titulaire en finale. Comment avez-vous vécu ça de vos yeux de jeune adolescent à l’époque, Lucas ?
Lucas : C’était un sentiment indescriptible. De le voir grandir pour arriver en pro à Monaco, en EuroCup, et accomplir tout ce qu’il a fait cette saison-là, c’était dingue. On ne pouvait que remercier Dieu et être content pour lui.
Rudy, à l’époque, vous disiez ne pas réaliser ce qui était en train de vous arriver. Et avec du recul ?
Rudy : J’espère revivre ça un jour, déjà. Mais c’était incroyable, franchement. Surtout que c’était ma première saison chez les professionnels. J’ai découvert le monde pro en étant dans cette équipe incroyable, avec que des gars spéciaux, que je continue à remercier. Grâce à eux, grâce au coach Zvezdan Mitrovic, j’ai beaucoup appris. J’ai eu des exemples, certains avec qui je travaillais beaucoup : je pense notamment à Yohan Choupas, qui m’a beaucoup poussé. C’était exceptionnel.
Quel regard portez-vous sur vos carrières respectives ?
Rudy : Je suis très content de la carrière de Lucas, notamment de sa saison actuelle. Il a eu ses opportunités et il a clairement su les saisir. Il est sur une trajectoire ascendante donc on voit que le travail paye car il a beaucoup bossé. Je suis très fier de lui, très fier de ce qu’il fait depuis qu’il a commencé à Blois et qu’il est arrivé à Aix-Maurienne. Il a vécu des moments un peu difficiles à Boulazac, sans temps de jeu, mais depuis qu’il a des minutes, il montre ce qu’il est capable de faire.
Lucas : Rudy a joué à un très haut niveau, à un très jeune âge. Il a gagné des titres que des gars ne vont jamais avoir la chance de remporter, ou même de prétendre. Je suis franchement fier de ce qu’il fait. Je sais qu’il n’est pas satisfait de là où il est maintenant mais il y a des évènements qui expliquent cela : ses blessures, comme celle qui lui a fait manquer l’EuroBasket U20. Mais ce n’est pas une fin en soi, il n’a que 24 ans, il a encore le temps de remonter.
Rudy : Le truc, c’est que je suis content de ce que j’ai accompli jusqu’ici mais je ne suis pas satisfait de là où je suis maintenant. En deux ans, j’ai fait ce que beaucoup de joueurs rêvent : remporter l’EuroCup, jouer l’EuroLeague. Maintenant, mon but est de travailler pour y retourner et surtout y rester.
Vous avez dû attendre un petit moment avant de vous croiser sur les parquets professionnels…
Lucas : Il y a deux ans, il y a une série de playoffs Boulazac – Champagne Basket. J’étais Espoir donc je savais que je n’allais pas jouer. La saison dernière, il y a eu cette finale de Leaders Cup, Boulazac – Orléans. Je n’ai pas joué, il a gagné, félicitations à lui. Maintenant qu’on est tous les deux sur le terrain, ça fait beaucoup plus plaisir et on anticipe bien plus ces matchs-là.
Rudy : Avant, on n’y pensait pas vraiment mais quand on a vu que c’était possible, on attendait forcément plus ces rencontres-là. Ça rajoute forcément quelque chose.
« Il m’a mis un 3-points sur la tête »
Arrivez-vous à faire abstraction du fait que c’est votre frère en face ?
Rudy : Il faut, de toute façon. Sur le terrain, on est adversaires.
Lucas : On fait juste le mieux possible pour aider notre équipe à gagner.
Y-a-t-il des matchs en commun qui vous ont marqué ?
Rudy : Moi, il y a le premier match que l’on a joué ensemble la saison dernière, un Orléans – Boulazac, où il a joué un peu (4 minutes, ndlr). C’était la première fois que j’avais l’opportunité de jouer contre Lucas donc ça m’a évidemment marqué. Sinon, il y a le Caen – Aix-Maurienne de cette saison en novembre… C’était un match, chaud, en prolongation. On peut dire que c’était le premier vrai match qu’on a joué ensemble.
Lucas : C’était cool, dans une bonne ambiance là-bas.

Ou des séquences qui vous reviennent ?
Rudy : Il y a un truc dont je me rappelle, c’est qu’il m’a mis un 3-points sur la tête dans le corner au match aller.
Lucas : Ouais, après ça, c’est le travail, tu connais.
Rudy : L’important, c’est ce qui s’est passé ensuite… (la victoire de Caen)
Lucas : (il coupe) Ça va, ça va, ça va ! (Rudy rigole) Il a mis un 3-points pour faire passer Caen devant et toute la salle a crié. Je me suis dit : « Ah oui, quand même, c’est fort ce qu’il a fait ! »
Vos parents arrivent à prendre position dans ces moments-là ?
Rudy : Ils encouragent les arbitres !
Lucas : C’est ce qu’ils disent, oui.
Qui est votre frère en dehors des terrains ?
Lucas : Rudy, c’est le leader par l’exemple, que ce soit sur le terrain ou en dehors. Il est l’aîné de la famille. Quelqu’un que l’on écoute beaucoup, avec une bonne parole, pas mal de conseils. Que dire de plus ? Qu’il est réservé, mais qui sait se lâcher quand on le connait bien. Il est rigolo.
Rudy : Lucas, c’est quelqu’un de très drôle. Je rigole beaucoup avec lui. Aussi, c’est quelqu’un qui travaille dur. Il a traversé des moments difficiles mais il a toujours su persévérer malgré ça, ce qui lui permet d’en être là aujourd’hui. Je suis vraiment fier de lui. Je suis fier de dire que Lucas est mon petit frère. Et que l’on soit basketteurs pros tous les deux, je ne peux rien demander de plus… À part que l’on puisse monter et aller au plus haut niveau ensemble.
« Jouer ensemble, c’est une possibilité ! »
Et qui est-il en tant que basketteur ?
Rudy : Lucas est un joueur très fort dans la percussion, dans la finition. Il a toujours été vraiment très bon dans les floaters. Aujourd’hui, je le trouve de plus en plus polyvalent dans les secteurs offensifs du jeu : il est bon sur le tir extérieur, il a la vision du jeu en tant que meneur. Défensivement, il est également plus que capable.
Lucas : Rudy est un scoreur de très haut niveau. Il peut tirer à 3-points, à mi-distance, créer son propre tir. Tout le monde sait aussi que c’est un très bon défenseur, sur plusieurs postes. Il a une bonne vision du jeu, il est capable de créer pour les autres, jouer les pick and roll. Il est complet, polyvalent sur les postes 1 et 2.
Y-a-t-il un aspect de son jeu que vous lui piqueriez bien ?
Rudy : Je trouve que j’ai progressé là-dessus mais ça a toujours été ses finitions près du cercle. Je me suis inspiré de lui dans ce domaine.
Lucas : Moi, je regardais beaucoup son tir après dribble, mi-distance. Maintenant que j’ai cette dimension-là dans mon jeu…
Rudy : (il l’interrompt) Tu l’as beaucoup travaillé, aussi.
Lucas : Forcément. À part ça, c’est un peu cliché mais je dirais sa défense.

Pensez-vous que vous seriez devenu professionnel si vous ne vous étiez pas autant poussé avec votre frère ?
Lucas : Sachant que je ne sais même pas si je ferais du basket s’il n’était pas là, je ne peux pas vraiment répondre à cette question.
Rudy : Moi, je voulais tellement montrer l’exemple avec Lucas derrière moi. Peut-être que je serais devenu pro quand même, je ne sais pas, mais c’est sûr que ce serait différent.
Vous continuez à travailler ensemble en dehors des saisons ?
Rudy : Tout le temps. On bosse ensemble : muscu, basket…
Lucas : Beaucoup de un-contre-un.
Qui gagne alors ?
Rudy : Moi, je ne veux pas de problème donc je ne vais rien dire… (il rigole)
Lucas : Non, c’est lui qui gagne ! C’est lui.
Vos deux profils sont plutôt complémentaires… Assez pour jouer un jour dans la même équipe ?
Lucas : Clairement. C’est une possibilité.
Rudy : En 1-2, 2-1.
Lucas : Ce serait cool, franchement !
Rudy : Pourquoi pas ?! Ce serait intéressant.
Propos recueillis à Aix-les-Bains,





























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