Yannis Irid, l’homme choisi par Tony Parker pour inventer la performance à l’ASVEL

Yannis Irid a connu une première expérience professionnelle avec Tony Parker, en étant le préparation physique de l’équipe de France U17
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À partir de 5€Essai gratuitLorsque Tony Parker compose son numéro, Yannis Irid ne sait pas encore que sa vie va basculer une deuxième fois. La première, c’était quinze ans plus tôt, dans un magasin parisien spécialisé pour les personnes de grande taille. Un inconnu avait regardé l’adolescent, puis sa mère. « Il faut qu’il fasse du basket. » Sans cette phrase, il n’y aurait peut-être jamais eu de doctorat, ni de Pôle France, ni de département Performance à l’ASVEL.
Tony Parker n’a pas appelé Yannis Irid pour recruter un préparateur physique de plus. Il l’a choisi pour diriger un département de onze personnes, pensé comme un outil central de son nouveau projet à Lyon-Villeurbanne. Kinésithérapeutes, préparateurs physiques, médecin, data scientist, nutritionniste, spécialistes du soin, liens avec l’université : désormais coach principal, l’ancien meneur des Spurs veut importer à l’ASVEL une culture de la performance qu’il a connue à San Antonio, sous Gregg Popovich, RC Buford et Xavi Schelling.
« On est un peu sur la même longueur d’onde. On voit le basket de la même façon », nous expliquait à Istanbul Tony Parker, qui a rencontré Yannis Irid dans le cadre de sa formation DES. « Moi, j’ai été un peu de cette école avec Xavi et tout ce que Pop et RC ont voulu mettre en place aux Spurs. Tout ce qui est performance, data scientist, tous les trucs comme ça, les Spurs, ce sont les pionniers. Et donc, moi, je veux m’inspirer de ça avec notre nouveau projet à l’ASVEL. »
Un coup de téléphone, puis deux heures sans parler de travail
La première rencontre ne ressemble pas à un entretien d’embauche. Yannis Irid reçoit un message WhatsApp venu d’un numéro américain. « Salut Yanis, est-ce que tu serais disponible pour un déjeuner ? Demain, Tony Parker. » Il accepte, évidemment, sans trop savoir ce que le propriétaire de l’ASVEL attend de lui. Le rendez-vous dure plus de deux heures. Ils parlent de tout, sauf d’un potentiel poste. De famille, de ski, de chevaux, de leurs parcours respectifs. Yannis Irid rentre chez lui avec une impression précise : Parker, malgré les sollicitations permanentes, n’a pas décroché une seule fois son téléphone. « Pendant deux heures, je n’ai pas vu la couleur de son téléphone. Le mec te regarde dans les yeux pendant deux heures. »
Le deuxième rendez-vous lève le voile. Tony Parker lui expose son projet. Il veut reprendre la main, entraîner, structurer, professionnaliser, créer autour de l’ASVEL un environnement d’élite. Quelques semaines plus tard, il l’appelle depuis Chicago, après les obsèques de son père. Il lui dit avoir pris des renseignements. Beaucoup de renseignements. « J’ai fait mes devoirs », lui glisse-t-il. Puis vient la proposition. Pas celle de devenir le préparateur physique de l’équipe, si ce n’est celle des U17 lors de la récente Coupe du monde à Istanbul. Non, celle d’occuper une place beaucoup plus large.
« Il me dit : moi, j’ai joué pendant vingt ans aux Spurs, et une grosse majorité de ma carrière, j’ai travaillé avec un mec là-bas qui s’appelle Xavi Schelling, qui est le directeur de la performance des Spurs. Je te vois un peu comme ce mec-là dans mon organisation. » Yannis Irid mesure immédiatement la portée de la comparaison. Il prend soin de la replacer à sa juste échelle. Xavi Schelling est une référence mondiale. Lui arrive avec un autre parcours, d’autres moyens, une autre histoire. Mais la mission est posée : bâtir à l’ASVEL une structure de performance comme il n’en existe pas encore dans le basket français, ni même dans le basket européen d’ailleurs.

Le gamin d’Ivry qui n’avait pas prévu de jouer au basket
Avant les capteurs, les algorithmes et les conférences scientifiques, il y a Ivry-sur-Seine. Une mère seule, trois enfants, peu d’argent et beaucoup de travail. Yannis Irid grandit avec son frère et sa sœur, responsabilisé très tôt. Sa mère vend des fruits et légumes sur les marchés. Elle se lève à 3h30 ou 4h du matin, prépare le petit-déjeuner avant de partir, puis demande à son fils de lever les deux plus jeunes, de les préparer et de les déposer à l’école avant d’aller lui-même en classe. « Tu vois ce qu’un petit garçon de 6 ou 7 ans ne doit pas voir », raconte-t-il.

Cette enfance lui laisse une inquiétude profonde. Il se souvient d’une nuit où, à 6 ou 7 ans, il se lève en pleurant. Sa mère lui demande pourquoi. Il répond : « Parce que j’ai peur de ne pas réussir ma vie. » Avec le recul, il comprend ce que cette phrase dit d’un enfant contraint trop tôt de regarder la vie adulte en face. « Ce n’est pas l’âge de se poser ce genre de questions. Tu te fais du souci très tôt. Tu te fais du souci pour ta maman que tu aimes, pour ton frère et ta sœur, pour la vie. »
Le basket arrive plus tard, presque par accident. À 14 ou 15 ans, il accompagne sa mère dans un magasin parisien, De long en large, spécialisé dans les vêtements et chaussures pour grandes tailles. Pendant qu’il cherche une paire de baskets pour la rentrée, un homme aborde sa mère. Il demande l’âge du garçon, pense qu’il a 17 ou 18 ans, découvre qu’il n’en a que 14. Il sort sa carte. Il travaille avec Nanterre. Il insiste : il faut que ce grand adolescent essaie le basket.
Yannis Irid n’est pas emballé. Il a fait du judo, joue au football avec les copains de la cité, ne connaît presque rien au basket. Sa mère tranche. « Mon fils, on ne sait pas où est ton opportunité, ta chance dans la vie. Donc ce monsieur nous propose ça, on fait en sorte d’y aller à un entraînement et on voit ce que ça donne. » Il écoute. Il va à Nanterre. Michael Alard devient son premier entraîneur. Il découvre le jeu tard, en deuxième année minimes, mais comprend vite qu’il peut y avoir quelque chose à tenter.
La Lettonie, Malaga, les Balkans : le joueur qui partait partout
Le joueur Yannis Irid n’a pas eu une trajectoire linéaire. Il n’a pas suivi le parcours classique du jeune prospect identifié très tôt, cadré par les sélections nationales, installé dans un centre de formation avant de monter marche après marche. Mais pris sous son aile par un formateur parisien, Alexandre Mekdoud (voir plus bas), il apprend vite, voyage beaucoup, accumule les langues et les expériences. Nanterre d’abord, puis la Lettonie, où il part à 16 ans environ, deux ans seulement après avoir commencé le basket. Il rejoint l’ASK Riga, avec une génération où figurent notamment Dāvis Bertāns et le regretté Jānis Timma. L’école se fait en anglais. Le basket se fait loin de la maison. Le reste se fait par nécessité.
Les Balkans deviennent une deuxième école. Chaque été, il participe à des camps au Monténégro, en Bosnie-Herzégovine, en Croatie, en Serbie ou dans les pays voisins. Il y passe des semaines, parfois des mois. Il apprend la langue. Il croise des entraîneurs, des conseillers, des recruteurs. Il part ensuite au Monténégro, à Tivat, en première division. Puis Malaga, où il passe deux ans dans l’environnement de l’Unicaja, au contact d’une génération où apparaissent Domantas Sabonis, Álex Abrines, Ognjen Kuzmić ou Dejan Todorović. Plus tard, il connaîtra encore la Suisse, Angers, La Rochelle.

Ce parcours lui donne une ouverture rare. Il parle cinq langues : français, arabe, anglais, espagnol et serbo-croate. Il a quitté la maison très jeune, appris à vivre ailleurs, à se débrouiller, à comprendre d’autres cadres. Mais le joueur, lui, ne deviendra pas celui qu’il avait imaginé. Il a le physique, de longs bras, une envergure importante, le goût du travail. Il n’a jamais été le plus talentueux. Il le dit sans détour. « J’ai toujours été un gros bosseur. Je pense que j’ai toujours été quelqu’un de très coachable et un bon coéquipier. » Il comprend aussi que son anxiété, si utile plus tard, l’a parfois freiné dans la compétition.
À 22 ou 23 ans, la lucidité s’impose. Il ne jouera pas en NBA, pas en EuroLeague, même pas en Pro A. Peut-être pourrait-il continuer à vivre du basket un moment, mais pas construire toute sa vie là-dessus. À La Rochelle, la question devient insistante. « Écoute Yannis, tu as 22 ans, 23 ans, tu ne vas clairement pas aller en NBA, tu ne vas clairement pas jouer en EuroLeague, tu ne vas même pas arriver en Pro A. Il faut que tu penses à quelque chose. »
Le retour dans la chambre d’enfant
Il rentre en région parisienne. Ce retour est plus violent qu’il n’y paraît. Depuis l’adolescence, il était parti pour réussir par le basket. Le voilà revenu chez sa mère, dans cette chambre qu’il avait partagée avec son frère. Il reprend des études à Paris Descartes, en STAPS, avec des étudiants de 18 ans qui sortent du bac. Lui arrive avec un carnet, un stylo, des années de vestiaire, de voyages et d’échecs à digérer. « Je me dis : mais qu’est-ce que tu as fait ? »
Il parle de honte. De culpabilité. Du sentiment de devoir se faire petit dans son quartier, parce que le projet qui devait l’emmener loin le ramène finalement à la maison. « Les gens autour de toi, dans ta cité, dans ton petit cocon, ne comprennent pas. Ça a toujours été Yannis qui est parti faire du basket pour réussir, et là, tu reviens. » Pour vivre, il travaille comme assistant d’éducation dans un collège-lycée, environ 600 euros par mois. Le week-end, il fait de la sécurité en boîte de nuit. La semaine, il va en cours, s’entraîne encore en Nationale 2 ou Nationale 3, révise dans le RER et dort peu.
Ces années sont parmi les plus difficiles de sa vie. Elles sont aussi celles où tout se reconstruit. L’ancien joueur trouve dans les sciences du sport un nouveau terrain de compétition. Le sport de haut niveau lui a appris le travail, la discipline, l’abnégation. Il transfère tout cela vers les études. Les enseignants voient un étudiant différent, plus âgé, plus curieux, plus mûr. Il pensait faire une licence. On lui conseille de poursuivre en master. Il part à Montpellier, dans un cursus reconnu en physiologie, puis revient en région parisienne pour un deuxième master plus orienté vers la recherche, la biomécanique et les sciences fondamentales. Il passe ensuite le concours de l’école doctorale et termine deuxième.
Le basketteur qui avait quitté l’école à 18 ans avance jusqu’au doctorat. Il le résume lui-même avec une forme d’incrédulité. « Du basketteur raté, entre guillemets, à l’étudiant qui reprend ses études tardivement, qui initialement ne voulait faire qu’une licence, qui enchaîne avec un double master et termine par faire une thèse en biomécanique, il y a eu quand même un chemin. »
Axel Toupane, la première porte
La préparation physique était déjà là, en filigrane. Dans tous ses clubs, Yannis Irid a cherché le contact avec les préparateurs physiques. Il savait qu’il devait s’imposer par le corps, la dureté, le travail. Mais la bascule professionnelle se fait grâce à Axel Toupane. Par l’intermédiaire de Papis Sambé (frère de Lamine Sambe), aujourd’hui préparateur physique aux Golden State Valkyries en WNBA, l’ancien joueur de l’Olympiakos, des Milwaukee Bucks ou encore de l’équipe de France lui laisse une chance. Un essai. Un pari.

« Axel me donne un essai. Et à partir de ce moment-là, on ne s’est plus jamais quittés. » La relation lui ouvre une légitimité. Derrière Axel Toupane, d’autres joueurs suivent : Élie Okobo, Frank Ntilikina, Killian Hayes, Mathias Lessort. Yannis Irid s’occupe surtout des étés, des préparations physiques, de la salle, de la piste, du terrain quand il le faut, sans empiéter sur le basket pur. Il connaît le jeu, mais refuse de se prendre pour un entraîneur. Sa zone, c’est la performance, le corps, la charge, la disponibilité.
Ces joueurs l’emmènent à l’INSEP. Ils ont accès aux installations l’été, il les accompagne. Il croise Julien Colombo, Sabine Juras, Thibaut Pinson. Une place se libère au Pôle France. On le connaît déjà, on voit sa rigueur, son parcours scientifique, sa capacité à travailler avec les meilleurs. Il accepte. Il habite Ivry, l’INSEP est à Vincennes. L’entrée dans ce lieu, pour un amoureux du sport français, n’est pas anodine.
Au Pôle France, le terrain devient laboratoire

Pendant cinq ans, Yannis Irid participe à transformer l’accompagnement de la performance au Pôle France. Il ne le présente jamais comme une œuvre solitaire. Il cite les collègues, la fédération, les laboratoires, les entraîneurs, le médical, les étudiants. Mais il a poussé une idée forte : faire entrer la recherche scientifique au cœur du quotidien des jeunes basketteurs et basketteuses. Suivi de charge, profilage athlétique, analyse cinétique et cinématique, plateformes de force, capteurs, algorithmes : le Pôle France passe d’une approche plus traditionnelle à une lecture beaucoup plus fine du mouvement et de l’effort.
Il développe notamment un dossier de financement auprès de l’Agence nationale du sport (ANS), dans le cadre de l’héritage des Jeux olympiques 2024, pour acquérir un système LPS, sorte de GPS indoor adapté au basket. Les joueurs portent des capteurs. Des balises autour du terrain permettent de mesurer les déplacements, les vitesses, les accélérations, les sauts, les intensités. À partir de ces données, il travaille sur les profils mécaniques des joueurs, notamment la relation accélération-vitesse. L’objectif n’est pas de produire des chiffres pour produire des chiffres. Il s’agit de mieux comprendre le joueur en situation réelle, pendant qu’il joue au basket.
« Ce qui autrefois était chronophage, aujourd’hui, on peut le faire pendant que le joueur joue », explique-t-il. Il insiste aussi sur une évolution plus large : l’accompagnement scolaire, médical et sportif du Pôle France, la qualité de l’unité de lieu à l’INSEP, la capacité à suivre les jeunes dans toutes les dimensions. « Aujourd’hui, le scolaire est mis au même niveau que le sportif. »
Dans cette structure, ou en équipe de France U17 comme cet été, il voit grandir des joueurs qui marquent son parcours : Rayan Rupert, Talis Soulhac, Jonas Boulefaa, Noa Essengue, Nathan Soliman, Aaron Towo-Nansi et d’autres. Certains continuent à l’appeler « grand frère ». Certains reviennent travailler avec lui l’été. Ce lien compte autant que les données. « Dans tout ce que je raconte, il y a beaucoup de chiffres. Mais c’est aussi une aventure humaine. C’est toujours une question de personne. »

Un département inédit pour l’ASVEL

À l’ASVEL, Tony Parker veut désormais lui confier une organisation entière. Yannis Irid parle de « département d’accompagnement de la performance ». Son rôle ne sera pas seulement d’encadrer la préparation physique. Il devra créer une vision commune, des process, une circulation d’informations utile et lisible. Il identifie quatre acteurs auxquels son département devra apporter de la valeur : le head coach, le staff, les joueurs et la direction. Pas la même information, pas le même besoin, pas le même usage.
« Je me vois comme un hub d’information », explique-t-il. Toutes les données, tous les retours du médical, des kinés, des préparateurs physiques, du data scientist ou du médecin ne peuvent pas arriver tels quels sur le bureau de Tony Parker. Il faudra filtrer, hiérarchiser, traduire, transmettre. Ce rôle de filtre est central. Dans un club de haut niveau, trop d’informations peut devenir aussi problématique que pas assez.
Le département comptera onze personnes, Yannis Irid compris. Trois kinésithérapeutes à plein temps, avec des sensibilités différentes. Deux préparateurs physiques. Un médecin. Un data scientist, véritable ingénieur de données qu’il a connu à l’INSEP. Un nutritionniste. Un spécialiste du soin des tissus mous, déjà passé par l’environnement des Spurs. Des liens avec l’université locale, à Lyon ou Saint-Étienne, pour garder un pied dans la recherche et accueillir des étudiants. Tony Parker lui a donné la main sur la construction de l’équipe. « Il m’a dit : tu bosseras avec les personnes que tu auras choisies et je te ferai confiance. »
Le budget n’est pas détaillé, mais il est conséquent. L’essentiel se trouve dans les ressources humaines, puis dans les outils technologiques et matériels. On parle de plusieurs centaines de milliers d’euros, possiblement proche du million en intégrant l’ensemble. Pour le basket français, et même européen, l’investissement est rare. Pour l’ASVEL, il doit devenir un levier structurel de son nouveau projet.
San Antonio comme modèle, Teena Murray comme mentor
Le modèle assumé reste San Antonio. Tony Parker a organisé un voyage aux Spurs pour que Yannis Irid puisse rencontrer Xavi Schelling, poser ses questions, observer l’organisation, comprendre l’échelle. La comparaison permet aussi de mesurer l’écart. Là où l’ASVEL comptera trois kinés à plein temps, les Spurs peuvent en avoir sept ou huit. Là où Villeurbanne aura deux préparateurs physiques, San Antonio en compte davantage. Mais l’esprit est là : penser la performance comme une organisation, pas comme une addition de métiers.

Pour se préparer, Yannis Irid s’entoure aussi de Teena Murray. Ancienne directrice de la performance des Sacramento Kings, aujourd’hui vice-présidente santé et performance de la fédération américaine de soccer, elle l’a marqué lors d’une conférence à Turin. « Je crois que c’est la plus belle intervention que j’ai vue de toute ma vie », raconte-t-il. Quand Tony Parker lui propose le poste, il la contacte pour lui demander de devenir sa mentor. Elle l’accompagne chaque semaine, l’aide à structurer sa pensée, à construire son département, à anticiper les enjeux de management et d’organisation.
Ce détail dit beaucoup de sa méthode. Yannis Irid ne se présente pas comme celui qui sait tout. A 34 ans, il sait ce qu’il maîtrise, identifie ce qu’il doit apprendre et cherche les bonnes personnes. La performance, dans sa vision, n’est pas un territoire fermé. C’est un écosystème où les compétences doivent dialoguer.
Alexandre Mekdoud, le premier regard
Pour comprendre ce que Yannis Irid est devenu, il faut aussi écouter ceux qui l’ont connu avant. Alexandre Mekdoud l’a rencontré adolescent, dans les camps internationaux qu’il organisait en Croatie et dans les Balkans. Il se souvient d’un jeune joueur curieux, extraverti, intelligent, pas encore prêt pour tout ce que le basket allait lui demander, mais déjà différent. « Je me suis pris d’affection pour lui et je voulais l’accompagner où que ce soit », raconte l’ancien entraîneur passé notamment par Nanterre, Charenton ou Poissy.
Alex Mekdoud ne veut pas s’attribuer le parcours de Yannis Irid. Celui qui est scout pour le Jazz d’Utah insiste au contraire sur l’élan collectif, les rencontres, les portes ouvertes au bon moment. Mais il a vu très tôt un garçon capable de prendre un risque, de partir, d’apprendre, de se confronter à autre chose. « Je croyais en lui. Il avait un talent de joueur. C’était un gamin très intelligent. »
Il a aussi vu la bascule. Le joueur n’a pas atteint le niveau espéré, pas par manque de qualités, mais parce que la compétition ne lui a pas toujours permis d’exprimer ce qu’il avait. En revanche, le futur scientifique s’est construit là, dans cette nécessité de compenser, de comprendre, de travailler mieux. « Il était obligé de compenser par un travail de qualité en préparation physique et en nutrition. » À la fac, Alex Mekdoud le voit prendre de l’avance, bosser plus que les autres, devenir l’un des meilleurs de sa promotion alors qu’il avait repris tard.

L’homme, lui, n’a pas changé dans ce qui compte. Mekdoud parle de son humour, presque inattendu chez quelqu’un qui peut paraître très sérieux. « S’il n’avait pas fait un doctorat, il pourrait faire du one-man-show », rigole-t-il. Puis il revient au cœur du sujet : « Il aime les gamins. Il est vraiment là pour les aider. » Cette phrase rejoint tout le reste. Les capteurs, les algorithmes, les process, la data et les plateformes de force ne sont pas une fin. Ils servent des joueurs. Des jeunes. Des corps. Des carrières. C’est d’ailleurs ce que nous confirmait l’ailier de l’équipe de France U17, avec qui il a passé plus d’un mois, Dan Boudine : « Ça se passe très bien avec lui, c’est quelqu’un de dynamique qui nous donne des bons exercices, il met de l’énergie. Mais surtout, il nous apporte beaucoup de choses en plus en dehors du basket, en dehors de la prépa physique, en tant que personne. C’est quelqu’un avec qui on rigole beaucoup, c’est limite notre ami », apprécie le shooteur d’Orléans.
La disponibilité comme première performance

Dans le basket de 2026, Yannis Irid insiste sur une idée simple : la disponibilité est le premier facteur de performance. Les joueurs sont mieux payés, plus sollicités, engagés sur des saisons de club, des compétitions européennes, des fenêtres internationales, parfois des campagnes en sélection. L’enjeu n’est plus seulement de les rendre plus forts, plus rapides ou plus explosifs. Il est de leur permettre d’être disponibles, plus souvent, plus longtemps, dans de bonnes conditions.
« Aujourd’hui, les joueurs jouent de plus en plus. Leur santé, leur intégrité physique deviennent centrales dans l’écosystème du basket français et européen. » C’est là que le département de performance de l’ASVEL devra être jugé : pas seulement sur les victoires et les défaites, mais sur la robustesse de ses process, sur la capacité à ne pas tout remettre en cause au premier mauvais résultat, sur l’installation d’une culture durable.
Dans cinq ans, Yannis Irid espère que son département sera reconnu en interne pour sa plus-value. Il parle d’une organisation robuste, qui ne vit pas et ne meurt pas avec le score du week-end. Le vocabulaire est scientifique, mais l’idée est presque politique : installer dans un club français une structure capable de durer au-delà des émotions immédiates du haut niveau.
Rendre fier ceux qui ont tendu la main
Dans cette histoire, il n’y a pas de revanche proclamée. Yannis Irid ne raconte pas son parcours pour solder quoi que ce soit. Il parle plutôt de reconnaissance. À Tony Parker, qui lui confie un poste aussi important. À la Fédération française, qui lui a permis de faire ses premières armes au Pôle France. Aux enseignants, aux joueurs, aux collègues. Et surtout à sa mère.
« On est sur le but initial : rendre fière la femme qui m’a éduqué et qui nous a tout donné. Ça n’a pas de prix. » Elle lui dit aujourd’hui qu’il la rend fière. Lui pense à ce chemin improbable : le gamin anxieux d’Ivry, parti au basket presque par hasard, revenu chez sa mère avec un sentiment d’échec, devenu assistant d’éducation, agent de sécurité, étudiant, chercheur, préparateur physique, puis directeur de la performance d’un club d’EuroLeague tout en publiant ses travaux dans des revues scientifiques de renom.
La suite n’est pas écrite. Il ne se ferme aucune porte. Il veut d’abord rendre à ceux qui lui ont fait confiance, réussir cette mission, savourer, apprendre, construire. « Là où au basket j’avais un toit, un plafond de verre, la limite, c’est moi. »
Le jour où Tony Parker a composé son numéro, Yannis Irid n’a pas seulement reçu une proposition de poste. Il a vu toutes les lignes de son parcours se rejoindre : la mère qui avait accepté d’aller à Nanterre parce qu’une chance pouvait se cacher là, les camps dans les Balkans, les nuits de travail, les cours repris tard, Axel Toupane, le Pôle France, les jeunes, les données, les Spurs, Teena Murray, Xavi Schelling. Tout ce qui semblait dispersé dessinait finalement une trajectoire. Celle d’un homme de l’ombre appelé à construire, à l’ASVEL, l’un des laboratoires du futur du basket français.





























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