« C’est d’une tristesse absolue » : les mots d’Éric Girard après la liquidation de l’ESSM Le Portel

Entraîneur de l’ESSM entre 2012 et 2025, Éric Girard s’est longuement confié sur la disparition du club stelliste
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À partir de 5€Essai gratuitArrivé au Portel en mars 2012 avec un simple contrat de trois mois, afin de sauver le club de la relégation en Nationale 1, Éric Girard a finalement quitté l’ESSM treize ans plus tard, en juin 2025, ovationné par une salle qui n’existait pas lors de son arrivée, le Chaudron.
Entre-temps, après avoir su éviter un retour en troisième division au club stelliste, le technicien jallaisien a surtout mené l’ESSM vers des hauteurs insoupçonnées : neuf saisons consécutives en Betclic ÉLITE, une finale de Coupe de France et un quart de finale de Coupe d’Europe.
Mais tout ceci n’existe malheureusement plus. Dans l’anonymat du tribunal de commerce de Boulogne, avec un simple salarié et un bénévole pour représenter, la SASP ESSM Le Portel a été officiellement placée en liquidation judiciaire. Forcément un crève-cœur pour le plus grand coach de l’histoire du club.
Éric, comment réagissez-vous à la liquidation judiciaire de la section professionnelle de l’ESSM Le Portel ?
C’est une grande tristesse pour le club, pour tous ses amoureux… et il y en a beaucoup ! L’ESSM était un club à part, c’est le Petit Poucet qui s’est battu pendant quasiment dix saisons contre des armadas qui devenaient de plus en plus organisées. C’était une ambiance incomparable avec le reste du championnat avec des chants, des déguisements. Au fur et à mesure, les supporters ont compris la philosophie qu’on voulait mettre en place : on avait le droit de perdre, à partir du moment où on n’avait rien lâché. Les gens avaient compris qu’il fallait se retrancher défensivement vu qu’on n’avait pas les moyens : le public n’a jamais été déçu quand on gagnait un match 64-60. Parce qu’on n’a jamais eu la possibilité d’avoir les meilleurs joueurs.
« L’un des clubs les moins bien organisés »
À partir de quand avez-vous commencé à avoir des doutes sur la pérennité de l’ESSM ?
En premier lieu, je lis plein de reproches envers les dirigeants mais il ne faut pas tout oublier tout ce qui a été fait pendant des années avec des dirigeants bénévoles, qui ont donné pour certains beaucoup d’argent personnel. Et il n’y a pas de grandes fortunes au Portel ! Maintenant, cela faisait quelques années que j’avais sonné la tirette d’alarme. La première fois que j’ai souhaité passer manager, et qu’on avait recruté Serge Crevecoeur (en juin 2021), c’était vraiment pour franchir un step et s’organiser comme la LNB le demandait, comme tous les clubs l’ont fait. On devait être l’un des clubs les moins bien organisés, Pro B y compris, puisqu’on n’avait pas de manager, pas de directeur sportif, pas de directeur administratif. C’était géré du mieux que les gens pouvaient, mais sur la base du bénévolat. Quand on voit l’importance d’un manager dans le recrutement, c’était inconcevable qu’un coach, avec toutes les responsabilités, assume aussi cette casquette, bénévolement en plus. Ça faisait quelques années que je voyais que l’on n’arrivait pas à passer un cap dans l’organisation extra-sportive. Au niveau du sportif, sans prétention, on n’avait pas grand chose à envier à 80% des clubs. Mais quand on se déplaçait, c’était avec les joueurs, le staff sportif et un intendant bénévole. Basta.
Je comprends les dirigeants qui mettaient le maximum possible sur l’équipe. Mais s’organiser mieux à côté pour tenir n’a jamais pu être fait. C’est aussi pour ça que j’ai souhaité arrêter l’an dernier, car je me doutais que ça allait être de plus en plus dur. D’ailleurs, tout le monde disait que ce serait facile pour les clubs de Betclic ÉLITE de se maintenir via les barrages d’accession de Pro B, mais Saint-Quentin n’a pas passé un tour cette année : on a bien vu que c’était une performance de se maintenir avec ce nouveau règlement. J’avais annoncé mon départ tôt aux dirigeants afin qu’ils puissent s’organiser : quitte à prendre un coach moins cher, je pensais qu’ils allaient mettre un manager à côté mais ça n’a pas été fait. Et le budget a continué de baisser… Dans ma dernière saison, la participation à la FIBA Europe Cup a sans doute coûté de l’argent avec les coûts télé, de déplacement, des affluences pas toujours au rendez-vous. Malheureusement, je ne suis qu’à moitié surpris de ce qui se passe…

Au point que tout disparaisse en un an ?
Oui, c’est choquant pour tout le monde, et pour moi le premier. Je ne dirais pas que c’est incompréhensible, mais c’est d’une tristesse absolue. Il n’y a pas un jour sans que l’on me parle de certains souvenirs, de tous les miracles, de toutes ces grandes ambiances, de ces matchs Carnaval, des deux Coupe d’Europe, de la finale de Coupe de France. Les gens sont abasourdis par la vitesse. Ils sont déçus, aussi, car je crois que beaucoup ont cru dans la nouvelle équipe des repreneurs. Derrière le RC Lens, l’ESSM était le club qui drainait le plus de sympathie et d’émotions dans le Nord.
Aussi, on a eu des problèmes financiers les années précédentes mais le sportif vendait le club, entre guillemets. Les résultats permettaient d’attirer des partenaires. Il y a deux ans, cela avait été très compliqué mais parce qu’on avait fait les playoffs et qu’une Coupe d’Europe était au programme, les gens se sont dits que le club avait besoin d’être aidé. Le grand mal de cette saison, c’est qu’il n’y a pas eu une seule victoire à domicile. Les gens se sont dits : « Mais à quoi bon ?! À quoi bon mettre de l’argent ?! L’âme est partie, il n’y a plus de résultats. » Les gens n’y croyaient presque plus. Même moi, je n’allais plus aux matchs car c’était une mascarade.
« J’avais suggéré au club de repartir en Pro B »
Arnaud Ricoux a dit à La Voix du Nord qu’il avait l’impression d’avoir bossé 10 ans pour rien. Partagez-vous ce sentiment ?
Non. Je comprends Arnaud, car il a été un peu pris pour un con, en lui faisant miroiter des choses. Il a fait ce qu’il pensait devoir faire, je pense qu’il attendait autre chose et il avait tiré la sonnette d’alarme depuis un certain temps. Mais quand le club a voulu baisser ses dettes en laissant partir ses meilleurs joueurs, il s’est retrouvé à la tête d’une équipe qui ne serait même pas montée si elle jouait en Nationale 1 ! Il y avait pourtant vraiment la possibilité. La base de l’équipe avec Lahaou Konaté, Ivan Février, Mathieu Boyer et Christopher Ebunangombe avait le niveau Betclic ÉLITE, il n’y a pas photo là-dessus. Malheureusement, le reste du recrutement a été terrible. Nous aussi, on s’est parfois planté, mais on a toujours été capable de faire partir un joueur, en négociant avec l’agent, et de trouver un autre, sans réinvestir plus. La philosophie a été totalement changée, alors qu’il y avait des gens qui pouvaient faire tenir cette âme porteloise. L’une des erreurs n’a-t-elle pas été de garder Arnaud Ricoux comme coach tout de suite ? Le club a pris un jeune entraîneur (Kenny Grant), et je n’ai rien contre les jeunes entraîneurs, avec un contrat ferme de trois ans, alors qu’il n’avait jamais coaché à ce niveau-là. C’était un cadeau empoisonné.

(photo : Vincent Janiaud)
Peut-être, mais on ne peut pas imputer la liquidation judiciaire à un simple recrutement raté… Les problèmes financiers étaient largement antérieurs à son arrivée.
C’est l’une des raisons parmi d’autres. Je n’ai pas envie de me jeter des fleurs mais quand on lance une seule personne dans le bain pour remplacer quelqu’un qui faisait 2-3 postes, et qu’on ne comble pas les autres postes… Avec l’enchaînement de défaites, les gens n’adhéraient plus, à commencer par les joueurs qui avaient tous mal quelque part. Quand on passe d’une ambiance folle à 3 500 personnes en juin dernier lors de la finale contre l’ASA à cette série négative, les partenaires n’avaient plus envie d’autant investir, surtout avec la concurrence du foot (l’USBCO, le club de Boulogne, promu en Ligue 2 depuis 2025, ndlr). Mais attention, je ne dis pas que c’est le nouveau coach qui a fait descendre le club. Sauf que trouver une solution pour lui et son assistant avec trois ans de contrat, ça coûte très cher.
« Un rapprochement avec Boulogne pouvait être une solution »
Dans le basket français actuel, y-a-t-il encore de la place pour des clubs comme Le Portel ?
Je ne crois pas. Surtout qu’on entend aujourd’hui des budgets à 30-40 millions, et pourquoi pas 50 ! On a eu l’adhésion du monde du sport, car on était un petit village de 9 000 habitants. Mais puisque la région est bien plus fragilisée que d’autres, nos aides publiques étaient largement moindres que les autres clubs. Un club pro de 9 000 habitants, si ce n’est pas soutenu en plus, ce n’est plus possible ! Quand on voit que l’Élan Béarnais et la Chorale de Roanne montent, ce sont des formations qui avaient déjà plus d’argent que nous en Pro B.
On ne m’a pas sollicité, alors que j’avais proposé de continuer à conseiller le club, mais j’avais suggéré, après notre maintien, de demander à la LNB de repartir en Pro B. Financièrement, cela aurait permis de payer une partie des dettes. Le budget n’aurait certes pas été dans les plus gros de Pro B mais le club aurait pu se ré-organiser. Ce qui choque les gens, c’est que le club est tombé d’un coup, sans explications réelles. Les Portelois sont intelligents : ils savent que c’est dur, ils auraient compris une demande de descente en Pro B. Si c’était le cas, le club existerait toujours. À un moment donné, il fallait se rendre à l’évidence.

Avec l’ESSM et le SOMB, il y avait deux clubs professionnels à moins de trois kilomètres de distance. L’union était certainement rendue impossible par des histoires de dirigeants mais était-ce réellement viable sur le long terme ?
Les dirigeants, c’est une chose mais est-ce que Boulogne est plus heureux depuis des années en Nationale 1 ? Pendant dix ans que j’étais là, il n’y a quasiment jamais eu de réelle réunion, de discussions sincères à ce propos. Je sais que les dirigeants essayaient de se voir une fois ou deux mais il y avait toujours un truc… Pourtant, il y avait vraiment quelque chose à faire : la formation d’un côté, le haut-niveau de l’autre, jumeler les matchs. D’autres clubs sont bien passés par là. Pourquoi était-ce impossible entre Boulonnais et Portelois ? Cela pouvait être une solution, évidemment.
« Un autre monde qui pourrait se mettre en place »
Vous avez gagné des trophées à Cholet et à Limoges mais se trompe-t-on si l’on vous dit que Le Portel restera l’aventure majeure de votre carrière ?
Avec mes trois cancers, cela a été une histoire d’hommes, sans doute du jamais-vu au très haut niveau, avec l’accompagnement et le soutien des dirigeants, des partenaires, des publics. J’ai vécu des histoires fortes à Cholet, Strasbourg ou Limoges mais il y a peu d’entraîneurs qui font 14 ans consécutivement dans le monde professionnel. Cela a été une aventure humaine incroyable, avant d’être sportive : j’aurais pu partir ailleurs, gagner plus d’argent, sans doute d’autres trophées mais l’histoire était belle au Portel. On s’est trompé sur certains joueurs mais je n’ai eu que des staffs compétents, dévoués et solidaires. C’est pour ça que j’ai continué aussi longtemps sans regret à l’ESSM pour les maintenir au plus haut niveau français.
Espérez-vous voir l’ESSM repartir en NM2 plutôt qu’en Pré-Nationale maintenant ?
Oui, ça peut être une nouvelle aventure qui commence. Mais il faut être lucide, ce n’est plus le très haut niveau, comme on l’a été pendant dix ans. C’est un autre monde qui, je l’espère pour le club, pourrait se mettre en place. Je suis persuadé que les supporters viendront. La Coupe d’Europe, des 15-20 bus que l’on emmène à Paris pour la finale de la Coupe de France, les artistes comme Victor Wembanyama, Mike James ou Nadir Hifi qui s’est lancé ici, c’est une époque qui se termine. Qui se termine mal, avec beaucoup d’aigreur pour certains. Mais personnellement, j’ai envie de garder les bons moments, les bons souvenirs. Je reste disponible pour des petits conseils, si on me le demande un jour, car Le Portel restera mon club de cœur.
























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