L’exode des basketteurs français vers la NCAA : une hémorragie qui s’accélère

Talis Soulhac va-t-il résister aux avances de programmes NCAA, comme celui de Murray State, pour rester en France : cela semble difficile
C’était censé rester marginal. Quelques aventuriers, attirés par le rêve américain, partis tenter leur chance dans des universités lointaines. Un phénomène exotique, vite régulé. Il y a deux ans encore, les dirigeants français se rassuraient entre eux : « Ça va se stabiliser. » Ça ne s’est pas stabilisé. Ça s’est emballé.
En l’espace de deux saisons, la NCAA est devenue pour les jeunes basketteurs français ce que la Premier League est pour les footballeurs africains : le nouvel eldorado, irrésistible et dévastateur à la fois. Irrésistible pour les joueurs, qui peuvent y décrocher en un été des salaires dix fois supérieurs à ce que leur offrirait le meilleur club de Betclic Élite. Dévastateur pour les clubs formateurs, qui voient partir leurs joyaux sans compensation réelle, pieds et poings liés par un vide juridique que personne n’a anticipé.
La révolution NIL de 2021, puis l’introduction du revenue sharing en 2025, ont transformé la NCAA en ligue quasi-professionnelle. 350 universités, 5 800 postes ouverts chaque année, aucune contrainte de nationalité, des budgets sans plafond réel pour les plus riches d’entre elles. Face à ce rouleau compresseur, le droit du travail français et ses CDD soigneusement rédigés font figure de digues de sable.
Le cas Ngoy, symbole d’une nouvelle réalité
Narcisse Ngoy ne jouera pas à la JL Bourg la saison prochaine. Le pivot de presque 22 ans (le 13 avril), 2,10 m, qui dominait l’Élite 2 cette saison (11,7 rebonds, 2,6 contres, 70% aux tirs), a choisi de rejoindre Auburn University pour la saison 2026-2027. Son contrat NIL est estimé à près de 1,9 million de dollars — soit plus de 900 000 euros nets dans sa poche après impôts.
Pour la JL Bourg, c’est un coup de tonnerre. Sous contrat jusqu’en 2029, Ngoy était censé être la pierre angulaire de la possible reconstruction du secteur intérieur bressan.
À ce jour, l’accord financier n’est toujours pas trouvé. La JL Bourg, qui avait pris soin de ne pas inclure de clause de sortie dans le contrat de Ngoy pour l’été 2026, réclame 300 000 euros d’indemnité de rupture de son contrat de travail à durée déterminée (CDD). Une indemnité que le joueur devra payer lui même.
Une machine à cash bien huilée
Pour comprendre d’où vient cet argent, il faut regarder le modèle économique de la NCAA dans son ensemble. La March Madness génère plus de 270 millions de dollars de distributions annuelles aux conférences universitaires. Le mécanisme repose sur un système de « points » : chaque victoire en tournoi rapporte une unité valant environ 2 millions de dollars, versée sur six ans à la conférence concernée, qui la redistribue ensuite à ses universités membres.
Autrement dit, plus une université gagne, plus elle encaisse — et plus elle peut se permettre d’investir en recrutement pour gagner encore davantage. Illinois, qui vient d’atteindre le Final Four, engrange ainsi des millions supplémentaires qui alimenteront directement ses futures offres NIL. Auburn, qui recrute Ngoy, évolue dans la SEC, la conférence la plus lucrative du pays avec dix équipes qualifiées cette année pour le tournoi. Le cercle est vertueux pour ceux qui sont dedans — et impitoyable pour ceux qui sont en dehors.
Ce flux financier colossal explique pourquoi certaines universités peuvent structurellement ignorer le plafond théorique de 21 millions de dollars de dépenses annuelles par établissement, en multipliant les montages créatifs autour des contrats NIL.
Comment sont payés les joueurs étrangers ?
C’est là que réside une subtilité cruciale. Depuis 2021 et la révolution NIL (Name, Image, Likeness), les athlètes universitaires américains peuvent monétiser leur image. Depuis 2025, un mécanisme de revenue sharing permet en plus aux universités de reverser directement une part de leurs revenus à leurs joueurs.
Mais ce dernier dispositif est réservé aux citoyens américains : les joueurs étrangers, dont les Français, n’y ont pas accès en raison de leur visa étudiant. Qu’à cela ne tienne — leurs contrats NIL suffisent largement. Versés sous forme de « prestations » (l’équivalent des BNC français), ils peuvent atteindre des sommes vertigineuses. Des U23 qui toucheraient 80 000 à 100 000 euros net dans un bon club de Betclic Élite peuvent décrocher des contrats jusqu’à dix fois supérieurs outre-Atlantique.
Les clubs français face à l’hémorragie
Face à cette concurrence américaine, les clubs professionnels français ont commencé à muscler leurs contrats. Mais l’exercice est périlleux, comme l’illustre l’affaire Ilias Kamardine (1,93 m, 22 ans), qui vient de se réengager à Ole Miss.
En 2025, la JDA Dijon n’est pas parvenue à trouver d’accord pour libérer ce joueur dont le salaire net ne dépassait pas 55 000 euros par saison. Ayant pris connaissance des futurs émoluments du Marseillais chez les Rebels, le club bourguignon a réclamé plusieurs centaines de milliers d’euros d’indemnité, espérant profiter d’une aubaine financière. Le joueur et ses conseils ont préféré saisir les prud’hommes plutôt que de s’acquitter d’une somme sans commune mesure avec sa clause de sortie prévue pour 80 000 euros pour le marché européen.
Car c’est là que réside le nœud du problème : la NCAA n’étant pas affiliée à la FIBA, elle n’a pas besoin de lettre de sortie pour qualifier un joueur, contrairement à la NBA, qui est liée à USA Basketball, membre de la FIBA. Autrement dit, un joueur français peut rejoindre une université américaine sans que son club formateur ne dispose du moindre levier de blocage sportif. Les seuls recours sont contractuels et judiciaires — avec tous les aléas que cela implique.
C’est là toute l’absurdité du système : comment justifier une clause de sortie de 300 000, voire 400 000 euros pour un joueur qui touche moins de 100 000 euros par an en France ?
Les prochains sur la liste
Ngoy n’est pas un cas isolé. Talis Soulhac (Blois), qui reconnaissait dans nos colonnes son intérêt pour la NCAA, est activement courtisé par Murray State, où son compatriote Roman Domon vient de signer un contrat qui dépassera allègrement le million de dollars annuel. Mathéo Leray (Élan Chalon), Nathan De Sousa (Cholet) ou François Wibaut (Élan béarnais) sont eux aussi dans le viseur de programmes ambitieux — des joueurs qui, selon nos informations, seraient normalement restés insensibles à la NCAA si les écarts de salaires n’étaient pas aussi abyssaux. Comme Narcisse Ngoy d’ailleurs, ce dernier ayant longtemps ignoré les courriers universitaires.
Vue la rareté des grands intérieurs américains, les pivots européens restent les profils les plus recherchés et les mieux payés. Mais la demande s’étend désormais à tous les postes.
Illinois, ou la démonstration par l’exemple
Si les techniciens étasuniens avaient encore besoin d’une raison pour recruter en Europe, Illinois vient de la leur fournir. Les Illini se sont qualifiés pour le Final Four de la March Madness 2026, portés par une armada d’Européens des Balkans : les jumeaux croates Tomislav et Zvonimir Ivisic, le Monténégrin David Mirkovic, le Serbo-Américain Andrej Stojakovic — fils de l’ancien All-Star NBA Peja Stojakovic.
Le coach Brad Underwood a construit ce projet autour d’un pari assumé sur la taille et le skill européens, après avoir été éliminé sans gloire en 2024 par UConn à l’Elite Eight. Son recruteur Orlando Antigua, fort de sept ans passés chez les Harlem Globetrotters, dispose de réseaux tentaculaires en Europe. L’agent Drazen Zlovaric, dont le patron représente déjà une centaine de joueurs universitaires, avait prédit il y a un an qu’une équipe allait bientôt gagner le titre national grâce à ses joueurs européens. Il n’avait pas tout à fait tort.
« Ils ne sont pas entitlés. La victoire compte plus pour eux que leur propre nom au dos du maillot », résume Underwood pour expliquer son tropisme européen. Un discours qui, paradoxalement, renforce encore l’attractivité de la NCAA auprès des jeunes talents du Vieux Continent. Et qui n’est pas sans lien avec un avantage physiologique documenté : les études scientifiques montrent que les Européens du Nord ont gagné davantage en taille que les Américains au cours du siècle écoulé, les États-Unis étant passés de la 3e à la 33e place mondiale en termes de taille moyenne masculine (de 1,72 m à 1,77 m), notamment en raison des conséquences de ses inégalités sociales.
Une équation quasi insoluble
Ce qui rend la situation particulièrement inextricable, c’est l’absence totale de cadre réglementaire commun. La NCAA n’est pas affiliée à la FIBA. Il n’existe donc aucun mécanisme de compensation entre les clubs formateurs européens et les universités américaines, à la différence du football où des règles FIFA encadrent les indemnités de formation.
François Lamy de la JL Bourg résume l’impasse avec une lucidité désabusée : « Il y a deux ans et l’été dernier j’entendais dire, pas d’inquiétude, ça va se réguler. Alors oui, ça se régule, mais dans un sens inflationniste. » Car la NCAA s’est adaptée la première : c’est désormais une ligue quasi-professionnelle, sans contrainte de nationalité, sans plafond salarial réel pour les universités les plus riches, avec 350 facs et 5 800 postes ouverts chaque saison.
La conséquence est mécanique : entre 60 et 70 joueurs français ayant le niveau d’évoluer en Betclic ÉLITE jouent à l’étranger. Un appauvrissement du championnat français qui menace directement la qualité sportive et économique du championnat.
Un cycle qui se refermera, mais pas demain
Il serait injuste de blâmer les joueurs. Comme le dit François Lamy lui-même : « Pour les gamins c’est une opportunité incroyable et il est évident que n’importe qui d’entre nous aurait suivi cette voie. » Pour un jeune de 20 ans, choisir entre 80 000 euros à Chalon et un million de dollars à Murray State n’est pas un dilemme.
Il faut aussi noter une limite du système : pour un prospect européen, la NCAA n’est pas encore la voie royale vers la NBA — le circuit pro classique reste plus direct pour qui vise la grande ligue, raison pour laquelle un Hugo Yimga-Moukouri reste à Nanterre ou un Nathan Soliman hésite entre deux formations de Betclic ÉLITE, dont Cholet Basket. Dans 3 à 4 ans, le cycle naturel devrait donc se refermer partiellement : formation en Europe, passage par la NCAA, retour sur le circuit pro classique. Mais d’ici là, les clubs français devront tenir. Avec moins de joueurs, moins de compétitivité, et des équilibres économiques fragilisés — dans un secteur qui reste une activité économique avec des obligations de résultats et de spectacle.
Le temps presse. Et pour l’heure, personne n’a de solution.
Et les filles dans tout ça ?
Le phénomène n’épargne pas le basket féminin français. Il l’a même rattrapé à toute vitesse, avec une brutalité encore plus grande pour les clubs concernés.
Alicia Tournebize en est l’exemple le plus frappant. La joueuse française a rejoint South Carolina en cours de saison pour plus de 400 000 dollars annuels — alors qu’elle était seulement sous convention de stage à Bourges. Elle vient d’ailleurs de se qualifier pour le Final Four avec les Gamecocks, l’un des programmes féminins les plus prestigieux du pays.
L’écart est vertigineux. Une joueuse évoluant en Boulangère Wonderligue — l’élite du basket féminin français — ou en Ligue 2 féminine peut littéralement changer de monde en quelques semaines : passer d’un salaire de quelques centaines d’euros par mois à plusieurs centaines de milliers de dollars par an. Aucun club français, même les mieux structurés comme La Boulangère de Villeneuve-d’Ascq, ne peut prétendre rivaliser avec de telles offres.
Et contrairement au basket masculin, où les salaires en Betclic Élite permettent au moins d’engager un bras de fer contractuel, les clubs féminins français partent avec un handicap encore plus abyssal. Les indemnités de rupture qu’ils pourraient réclamer sont dérisoires rapportées aux sommes en jeu côté NCAA. La résistance est, dans les faits, impossible.




























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