Neno Asceric, le sorcier guinéen qui attend une nouvelle chance : « Après 22 ans en France, je ne devrais plus être considéré comme un coach étranger »

Des nouvelles de Neno Asceric
« Aucune équipe en Guinée, tout sport confondu, ne s’est qualifiée pour une Coupe du Monde. » Pour Neno Asceric (60 ans), sélectionneur du « Syli national » (« Éléphant national » en soussou) depuis février 2025, tous les rêves sont permis. Neuf mois après que la Tunisie les ait battus à la dernière minute de leur dernière rencontre des éliminatoires de l’AfroBasket 2025 (en Libye), la Guinée a pris sa revanche avec panache, chez elle, à Radès, fin novembre 2025. La Tunisie est ainsi devenue la troisième équipe africaine classée dans le top 10 à perdre contre la Guinée au cours des cinq derniers mois, après le Soudan du Sud et le Nigeria.
Au-delà de cette victoire de prestige, la Guinée a surtout remporté ses trois matchs lors de la dernière fenêtre internationale, faisant d’elle la seule nation africaine invaincue à l’issue de la première moitié de phase de groupe de qualifications à la Coupe du Monde 2027 (succès contre le Rwanda, le Nigeria et donc, la Tunisie). Un moment historique pour le basket-ball guinéen, qui affichait un bilan combiné de 2 victoires et 16 défaites lors des deux dernières éditions des Éliminatoires africaines pour la Coupe du monde, en 2019 et 2023.
Classée 75e au ranking FIBA au moment de la prise de fonction de Neno Asceric, la Guinée a depuis grimpé à la 70e place, nichée entre Cuba et Chypre. Faisant d’elle, par ailleurs, la 11e force de frappe africaine. Sans club depuis son éviction d’Évreux en mars 2024, celui qui partage sa vie entre Belgrade (Serbie) et Sankt-Pölten (Autriche) s’est confié sur ses nouvelles fonctions avec la Guinée, son envie d’aider à développer le basket guinéen, mais aussi son souhait de retrouver un banc au quotidien. Idéalement en France, où malgré ses 25 ans de présence comme joueur (PSG Racing, Le Mans, Hyères-Toulon, Vichy) et entraîneur (JL Bourg, Saint-Quentin, Lille, Nantes, Évreux), il a parfois la sensation d’être oublié.

Neno, on va d’abord évoquer la récente actualité. À mi-parcours de cette première phase de qualification à la Coupe du Monde 2027, la Guinée est invaincue. Trois victoires en autant de matchs. Raconte-moi comment tu as vécu de l’intérieur ce moment ?
“Je ne savais pas à quoi m’attendre de cette fenêtre internationale, pour être franc. Nous avions beaucoup d’absents. Pendant l’AfroBasket 2025, je n’avais pas de meneurs. Et pour cette fenêtre internationale, je n’avais pas mes joueurs habituels sur les postes 3, 4 et 5 (sourire). Ni Alpha Diallo (Monaco), ni Mamadi Diakité (Baskonia) et ni Tidjan Keita (Champagne Basket). De plus, nous avons eu très peu de temps de préparation. Par exemple, dans notre poule, la Tunisie s’est préparée durant un mois, le Rwanda, lui, quinze jours. Nous ? Deux jours… Parce que l’organisation n’a pas été top, que des vols ont été annulés ou bien retardés, etc. On n’a quasiment pas travaillé.”
Dans ces moments-là, la psychologie rentre beaucoup en compte ?
“Exactement ! Parce que c’est difficile de savoir ce que tu peux espérer dans cette situation-là. Je devais trouver des solutions. Mais les joueurs ont eu énormément confiance en moi, et vice-versa. Dans ce groupe, il règne une atmosphère très familiale. Les trois matchs disputés ont été maîtrisés, contrôlés. Et mes deux meneurs – Shannon Evans et Souley Boum Jr – ont cumulé chacun 20 points de moyenne alors qu’on me demandait comment j’allais les faire jouer ensemble. Car ce n’était pas simple d’organiser le jeu avec deux meneurs de très bons niveaux, sachant qu’il n’y a qu’un ballon. Vraiment, chapeau à mes joueurs car ils ont été disciplinés, concentrés et ont su s’adapter. Ce groupe a été extraordinaire. Il a montré une incroyable force mentale.”
Forteresse, famille et amour :
« C’est la clé pour réussir, surtout dans le sport »
D’ailleurs, depuis que tu es à la tête de la Guinée, il y a bientôt un an maintenant, tu sembles avoir insufflé une nouvelle énergie…
“Quand j’ai repris la sélection en février 2025, les joueurs manquaient totalement de confiance, étaient apathiques. Ils n’attendaient pas grand chose de ma part. Mais moi, je suis quelqu’un qui n’aime pas perdre. Je cherche toujours des solutions pour aider mes joueurs. Dès le début, j’ai senti une unité et pu constater que j’avais des travailleurs, avec du caractère. Ils ont rapidement eu confiance en moi. Nous avons réalisé un bon AfroBasket malgré la blessure de Souley Boum au début de la compétition, et, une fois de plus, de gros problèmes d’organisation qui nous ont empêché de bien nous préparer. Nous avons battu, entre autres, le Soudan du Sud, seul représentant africain aux Jeux Olympiques de Paris et ayant participé à la dernière Coupe du Monde 2023. Et perdu d’un rien contre le futur finaliste, le Mali, en 8e de finale alors qu’on avait le match dans la poche à une minute de la fin (70-67). On a laissé une très bonne impression auprès des autres nations. À partir de là, j’ai su qu’on pouvait faire quelque chose de grand par la suite. On a montré qu’on était une vraie équipe.”

D’ailleurs, pourquoi avoir accepté de relever le défi de la sélection guinéenne ? C’est parce-que le basket te manquait trop depuis ton licenciement d’Évreux en mars 2024 ?
“Bien sûr ! Je suis quelqu’un de très passionné. J’aime être inspiré par des petites choses que tu ne peux pas mesurer, acheter. Accepter le défi de la Guinée, c’est découvrir un nouveau pays, une nouvelle mentalité, un nouveau basket. C’était une motivation particulière. Quand tu as si peu de temps devant toi pour préparer une équipe pour une compétition, tu apprends à ne pas casser tout un travail au préalable. Il faut apporter des petites modifications par-ci, par-là, sans en mettre plein la tête aux joueurs. Depuis que je suis sélectionneur, j’apprends énormément de choses. Et la chose la plus importante que j’ai apprise, et ça va au-delà de l’aspect technico-tactique, c’est de créer une ambiance familiale au sein d’une équipe. La famille, pour moi, c’est une forteresse. Si la forteresse est une zone militarisée qui a pour but principal de défendre un territoire, au sein de celle-ci, il y a une communauté avec des objectifs communs : préserver l’unité, résister, se relever. Et la communauté forme une famille. Si tu crées cette unité familiale dans une équipe, alors tu deviens une forteresse. Malgré le manque de temps de préparation, les moyens limités, tu peux remplacer tout ça par cette force familiale. Et d’où vient la force de cette famille ? De l’amour. J’ai vu de l’amour entre les joueurs, à passer du temps ensemble, à jouer les uns pour les autres. C’est la clé pour réussir, surtout dans le sport.”
Aider à développer le basket en Guinée
La prochaine fenêtre internationale (en zone Afrique) a lieu l’été prochain. Il manque une victoire à la Guinée sur le cycle retour pour accéder à la deuxième phase de qualification. Quel objectif vises-tu ?
“Je n’ai pas l’habitude de calculer. Quand je suis arrivé à la Fédération de Guinée, j’ai présenté mes projets pour le futur. Je suis peut-être un peu fou, car je suis tellement passionné mais… j’ai eu une vision dans ma tête. Je suis convaincu que je peux mener cette sélection au Mondial. Ce qui serait une grande première pour le Syli Nation. Mais il faut que la Fédération nous soutienne davantage, en revanche. Reste que le plus important est la vision et la passion. Avec ça, tu peux viser de grandes choses malgré des moyens limités. On parle souvent d’adaptation et d’improvisation au basket. Mais tu ne peux pas improviser si tu n’as pas la motivation d’apprendre. Maintenant, est-ce qu’on va progresser au niveau de la Fédération ? Car ça, c’est important…”

Quand tu t’es rendu à Conakry, as-tu pris le temps d’observer les infrastructures et le niveau du championnat local ?
“Oui, bien sûr. Il faut savoir que la Guinée est l’un des pays les plus pauvres au monde. Les infrastructures sont très limitées. Mais j’ai vu des jeunes basketteurs très très bons, jouant avec le cœur, l’âme, l’émotion, tout ce que j’apprécie. J’ai vraiment été impressionné. Et paradoxalement, je n’ai jamais vu de personnes dépressives, mécontentes. J’ai vu tellement de sourires. Alors que ce sont des personnes très modestes. C’est pour ça que c’est une motivation supplémentaire pour aider à développer le basket en Guinée. Rien qu’aujourd’hui, on a une génération 2007-2008 extraordinaire avec 3-4 joueurs qui sont l’avenir. Je pense à Arafane Diane, un pivot. Il est en dernière année de lycée à Iowa United Prep, c’est l’un des pivots les plus dominants de sa génération. Arafane a signé pour l’Université de Houston (NCAA I) à la rentrée. Et je peux déjà dire, avec certitude, qu’il sera drafté en NBA au premier tour. C’est un animal, une bête. Il y a aussi Abdouramane Toure, qui pourrait signer à l’Université de Virginia (NCAA I). Lors du dernier Mondial U17, il a notamment inscrit 50 points contre la Chine. Sans oublier le meneur Nour Gassim Touré, qui a tout d’un futur grand. Bref, le réservoir est extraordinaire pour les dix prochaines années. La Guinée peut surprendre beaucoup de monde. En tout cas, j’aime énormément le caractère de ces jeunes, ils travaillent dur et n’oublient pas d’où ils viennent.”
Sekou Doumbouya ?
« Il a eu sa chance mais il ne l’a pas saisi »
Tu parles à raison de la future et brillante génération du basket guinéen, mais celle actuelle possède déjà un bon niveau. Peux-tu me parler de ces joueurs qui peuvent prochainement aider le pays à se qualifier pour la prochaine Coupe du Monde ?
“Bien sûr ! Alpha Diallo (Monaco) est probablement le meilleur ailier d’Europe. Mamadi Diakité a lui remporté un titre NCAA, de G-League et NBA avec Milwaukee. À Baskonia, il continue son développement. Hamidou Diallo, lui aussi à Baskonia, m’a confirmé être très motivé pour porter le maillot de la Guinée. Sans parler de Moussa Cissé qui évolue à Dallas (NBA). Pareil, il est très motivé pour nous rejoindre. J’ai contacté plusieurs fois Sekou Doumbouya, il m’a toujours dit vouloir jouer pour la Syli, mais il n’a jamais envoyé les papiers pour sa licence. J’ai abandonné. Je ne veux pas me mettre à genou pour qu’un joueur vienne en sélection. Jouer pour son pays, c’est quelque chose de spécial. Si tu n’as pas le cœur, l’émotion pour représenter la nation, ce n’est pas la peine. Il a eu sa chance, il ne l’a pas saisi.”
Plus globalement, que penses-tu du niveau du basket africain, toi qui le découvre en tant que coach ?
“Il progresse beaucoup. Il y a énormément de talents. Je pense que si des coachs arrivent en Afrique pour développer ces jeunes, sur le plan physique et technico-tactique, alors la progression va être encore plus importante. Mais le souci c’est qu’il y a beaucoup de joueurs qui jouent soit en Amérique, soit en Europe. Ainsi, les Fédérations des différents pays africains ne peuvent pas réunir tout le monde à chaque fenêtre ou compétition. Certaines Fédérations n’ont même pas beaucoup de pouvoir, d’autorité, pour tout te dire. Mais ceci dit, je suis très optimiste pour la suite du basket africain.”
Être sélectionneur c’est bien, mais être coach d’un club, travailler au quotidien, ça ne te manque pas ?
“Oui ça me manque. Je suis quelqu’un qui aime être sur le terrain. La passion pour le basket est toujours aussi énorme, la même que quand j’avais 18 ans, quand je ne gagnais pas un centime, que je jouais au niveau amateur. J’aime être sur le terrain. Je veux retrouver un club qui a une certaine vision, de l’ambition. Tu sais, les meilleurs coachs du monde ne peuvent rien faire sans être bien entouré. Le staff, le président doivent t’aider, sinon tu ne peux rien réaliser malgré tes qualités et compétences. Le plus important pour moi est de savoir avec qui je travaille et quelle vision a le club. Que peut-on faire tous ensemble ? J’ai eu pas mal de contacts mais avoir un job pour avoir un job, ce n’est pas la peine. Si on n’a pas la même vision, ça ne sert à rien.”
Justement, quels clubs t’ont sollicité justement ?
“L’été dernier, j’étais en contact avec Vienne (Autriche), qui a intégré la Ligue Adriatique. Mais la vision n’était pas la même. J’ai eu des contacts en Hongrie, en Roumanie, en Belgique à Ostende, mais ça ce n’est pas réalisé non plus. Aujourd’hui, je suis prêt à retrouver un club. Si quelqu’un aime mon profil avec ma vision, ma passion, alors qu’il fonce ! J’ai senti une certaine fatigue après mes 4 années à Évreux. Chaque année, il fallait changer l’équipe, repartir de zéro avec des jeunes, gérer les blessures, le tout avec de faibles moyens. On a eu de très bons résultats, comme la victoire en Leaders Cup, mais ça use, ce n’était pas facile. Donc il m’a fallu un peu de repos après mon départ en mars 2024. Aujourd’hui, je suis plein d’énergie. Il faut juste que j’attende la bonne opportunité.”

En quête d’une chance en France
« Gravelines me voulait mais Évreux demandait 250 000 euros »
La France est le pays où tu as réalisé la très grande majorité de ta carrière. Idéalement, tu souhaites retrouver un poste ici ?
“La France est un pays que j’aime beaucoup, j’y ai passé 22 ans de ma vie. C’est le pays étranger où j’ai passé le plus de temps. J’aime sa culture, j’ai de nombreux amis, ma famille a adoré y vivre. La France est ma priorité, je ne le cache pas. J’aimerais bien avoir une opportunité pour pouvoir m’exprimer, montrer ce que je peux faire à un niveau supérieur. Car je pense avoir prouvé mes capacités dans des organisations limitées. J’aurais pu montrer toutes mes qualités, il y a deux ans, en octobre 2023, quand Gravelines-Dunkerque avait fait une offre à l’ALM Évreux. Le problème est que le président de l’époque, Patrick Roussel, avait réclamé au BCM une indemnité de départ de 250.000€. Inimaginable…”
As-tu la sensation d’être parfois oublié quand un club cherche un entraîneur ?
“Parfois, j’ai la sensation d’être oublié, oui. Pour certains, je suis considéré comme un coach étranger. Mais quand tu passes 22 ans dans un pays, je ne peux plus avoir cette image. Donc peut-être que oui, je suis oublié. Peut-être pas. Ce n’est pas évident. C’est difficile à estimer.”
Pour terminer, quels sont les plus beaux souvenirs que tu gardes de la France justement, aussi bien comme joueur que coach ?
“Gagner la Leaders Cup avec l’ALM Évreux, en février 2022, était un moment extraordinaire. Nous avions joué dans des salles pleines (la finale contre Nancy se disputait en aller-retour, ndlr), et dans des ambiances magnifiques. De voir les gens si heureux de cette victoire, c’est forcément quelque chose de très inspirant. Mais tu sais, j’ai eu la même joie que quand j’étais petit, quand on a gagné le tournoi de basket à l’école primaire. Quand j’ai mis le shoot de la victoire, j’avais le même bonheur (rire). Quant à ma carrière, j’en suis fier. Je l’ai terminée à Vichy, à l’âge de 41 ans. Bon, j’ai peut-être joué un petit peu trop (sourire). Là aussi, je garde un beau souvenir de Vichy bien que je n’y ai joué qu’une seule année. C’était une belle aventure humaine. Mais partout où je suis passé en France, à Évreux, Lille, Paris, Toulon, Vichy, etc, je garde de jolis souvenirs, avec de belles amitiés créées. Les souvenirs sont très importants et tout ce que je souhaite c’est que les gens se souviennent de moi comme étant un bonhomme, avec du caractère, et aussi respectueux avec tout le monde.”
































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