« Le double projet est un mythe en France, aux États-Unis c’est une obligation » : l’irrésistible exode des basketteuses tricolores vers la NCAA

Téa Cléante sera l’une des nombreuses Françaises à évoluer en NCAA
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À partir de 5€Essai gratuitPendant de nombreuses années, l’exode des jeunes talents français vers la NCAA était plutôt marginal. Un contingent relativement bas outre-Atlantique, et un sujet – à de rares exceptions – propre aux garçons. Mais depuis quelques mois, une autre réalité a fini par s’imposer : ces départs deviennent massifs, et n’épargnent plus du tout les filles. Le phénomène tend même à s’accélérer, au-delà de ce qui avait pu être envisagé.
Chez les garçons, les chiffres donnent le tournis. 68 joueurs portaient les couleurs de programmes américains la saison passée. Cette année, leur nombre approchera aisément la centaine. Narcisse Ngoy a par exemple choisi de rejoindre Auburn en NCAA plutôt que d’intégrer la rotation de la JL Bourg en cette rentrée, paraphant un contrat NIL (Name, Image, and Likeness) estimé à près de 1,9 million de dollars. Derrière lui, Guillaume Grotzinger (Loyola-Chicago), Talis Soulhac (Murray State) ou encore François Wibaut (Penn State) ont suivi la tendance.
Désormais, c’est le basket féminin français qui poursuit cette trajectoire. Un exemple spectaculaire s’il en faut un : direction Las Cruces, au Nouveau-Mexique. Pour la saison à venir, le programme de New Mexico State a construit son effectif en piochant à souhait dans le vivier hexagonal. Sous la houlette d’Adeniyi Amadou, entraîneur lui-même né à Paris, l’université n’alignera pas moins de onze joueuses françaises ! Parmi elles, une championne d’Europe U20 en Aissatou Keita-Cissoko ; ou la meneuse Eva Hamlil, MVP de la finale de la Coupe de France U18 avec les Flammes Carolo en avril dernier, et grande artisane du quadruplé carolo chez les jeunes la saison passée.
Avec Eva Agba, Lilyana Fontcha, Talia Kavoka, Imane Loubibet, Aimée Michel, Justine Mouyokolo, Julia Saillard, Sena Sert ou encore Fanta Keita dans le roster, New Mexico State témoigne à lui seul d’un glissement politique – presque géopolitique – majeur : la NCAA ne cherche plus seulement des prospects isolés, mais mise sur des générations entières. Et face à la démesure des propositions outre-Atlantique, la résistance des clubs français s’avère pour l’heure impossible.
Une frontière et un « risque avec la NCAA » rendus caducs
Pour comprendre les ressorts de cette accélération, il faut interroger ceux qui le vivent au plus près. Lauren, agente de joueuses internationales depuis 2021, a vu tomber une forme de barrière historique entre la France et les États-Unis, non seulement contractuelle mais d’abord linguistique et culturelle. « En France, très peu de monde parlait anglais. Les coachs de NCAA n’avaient pas réellement accès aux joueuses et à leurs familles. Tout était très fermé, et le talent restait sur le territoire national. »
Mais cette digue s’est effritée sous les effets de la modernité, et du progrès : « Aujourd’hui, le basket féminin est devenu beaucoup plus visible médiatiquement. Les réseaux sociaux permettent de capter l’œil des recruteurs. De plus en plus de scouts européens travaillant pour la NCAA ont désormais accès aux matchs des jeunes Françaises et contactent directement les familles sur Instagram ou WhatsApp. Et puis, les jeunes générations n’ont plus cette peur de l’anglais, elles sont beaucoup plus confiantes pour s’exprimer. » Ce changement d’attitude a ouvert la voie à des pionnières qui ont « désacralisé » l’aventure américaine. En documentant leur vie sur les réseaux sociaux, des joueuses comme Dayana Mendes (USC, puis Miami) ou Inès Zounia (Grand Canyon) ont prouvé à leurs cadettes que l’expatriation n’était pas synonyme de disparition du circuit. Loin de là. « Il y a encore trois ans, partir en NCAA représentait un risque énorme pour une joueuse française. Aujourd’hui, avec la visibilité et l’introduction du NIL, ce risque, même si l’expérience sportive devait être mitigée. »
L’idéal du « Student-Athlete »
Si les arguments financiers peuvent lourd et font surtout office d’écran de fumée impressionnant aux yeux des observateurs, la « fuite » des talents trouve aussi une origine dans la structure profonde du sport de haut niveau français : la complexité chronique d’allier études supérieures et pratique professionnelle. Triple championne d’Europe avec les équipes de France U16, U18 et U20 à l’été 2026, Téa Cléante (1,76 m, 20 ans) en a fait l’expérience lors de saison à l’ASVEL Féminin. Depuis un an, elle évolue de l’autre côté de l’Atlantique, à Penn State et dès la rentrée prochaine à Kansas State.
« C’est en passant un an dans le monde professionnel à l’ASVEL que je me suis rendue compte que c’était devenu extrêmement difficile de poursuivre mes études en parallèle. J’avais pris des cours en ligne, mais c’était intenable. On jouait deux fois par semaine avec l’EuroCup, et tous mes temps de récupération devaient être consacrés aux révisions. Au final, je ne me reposais jamais et cela affectait mes performances sur le terrain », se souvient-elle. Avant de mettre en parallèle son quotidien actuel : « Aux États-Unis, le système est conçu pour que les deux aspects soient parfaitement liés. Tout est mis en œuvre dans ton planning pour que tu puisses étudier tout en ayant des moments de récupération ».
Le cadre américain est même assez rigide sur ce point. Pour avoir le droit de fouler les parquets, une joueuse doit impérativement maintenir des résultats scolaires solides, sous peine d’inéligibilité. Accompagnant des jeunes encore aujourd’hui au quotidien, Lauren abonde : « La période post-bac est d’une complexité sans nom. Le double projet est un mythe en France, aux États-Unis c’est une obligation. Le statut de ‘Student-Athlete’ y est une réalité institutionnelle. Tu ne peux pas avoir l’un sans l’autre ; et c’est bien ‘Student’, l’étudiant, qui est placé en premier dans l’appellation. »
Une fois affranchies des obligations scolaires, les jeunes joueuses peuvent bénéficier d’un temps de jeu conséquent en NCAA. Là où en France, soumis à une obligation de résultats dans des ligues ouvertes, les techniciens français s’avèrent frileux à l’idée de responsabiliser des joueuses de 18 ou 19 ans – à l’exception de quelques phénomènes générationnelles comme Leïla Lacan, Pauline Astier ou Sarah Cissé. Pour autant, l’agente Lauren apporte une nuance essentielle : le départ aux États-Unis ne doit pas être systématique. « Pour certaines joueuses, il est extrêmement bénéfique de passer une ou deux saisons dans le monde professionnel français pour s’aguerrir et baigner dans l’exigence senior, et au pire bifurquer en NCAA plus tard ». Chose qu’avait faite Téa Cléante à l’époque, et qui pourrait en inspirer d’autres au vu de sa réussite. Lauren salue d’ailleurs l’étroite collaboration des structures françaises dans la poursuite du bien-être de ses formées : « les clubs acceptent pour la grande majorité de convenir de différentes clauses. Le dialogue est vraiment transparent, respectueux et fluide entre les différentes parties pour le bien des athlètes. Ainsi, la joueuse peut par exemple évoluer un an en France pour voir ce qu’elle peut donner dans le monde professionnel ; et si elle souhaite partir en NCAA l’été suivant, elle peut être libérée sans conflit. C’est quelque chose d’anticipable, soit contractuellement soit moralement, pour éviter tout conflit. Et surtout, c’est quelque chose à personnaliser », insiste-t-elle.
Diplômes, contrats : un avenir sécurisé malgré l’aléa sportif ?
Au-delà du développement sportif, l’exode vers la NCAA répond donc à une quête rationnelle de sécurité académique, mais aussi financière. Pour une raison propre à cet environnement compétitif : l’aléa, sportif mais aussi du sportif. Lorsqu’une une carrière peut se briser en une fraction de seconde, le diplôme et les dollars engrangés représentent une forme d’assurance-vie. L’histoire de Dayana Mendes, ailière de 22 ans formée au Pôle France et passée par Charnay, est à ce titre un modèle. Victime très jeune de deux graves blessures au genou, nécessitant des opérations chirurgicales lourdes en 2021 puis en 2023, elle avait eu un déclic.
« Après ma deuxième opération, j’ai compris que le basket pouvait s’arrêter à tout moment. J’avais absolument besoin d’un plan B solide. En partant aux États-Unis, j’ai pu lier mon développement individuel et un cursus universitaire. J’ai commencé en architecture avant de bifurquer vers le business et l’entrepreneuriat. Aujourd’hui, je sais que si mon genou lâche demain, j’ai mon diplôme en poche. » Cela s’accompagne pour sa part d’une honnête réussite sportive. Après s’être reconstruite à Washington State, elle avait rejoint le prestigieux programme d’USC en Californie, aux côtés de la superstar Juju Watkins. Cet été, elle a rejoint l’Université de Miami, après avoir usé du portail des transferts.
Aux diplômes s’ajoutent évidemment un autre volet de cette sécurité : celui financier. En LFB ou en Ligue 2, une jeune joueuse sous convention de stage ne perçoit que quelques centaines d’euros par mois ; là où les émoluments soit bien plus importants en NCAA, via les contrats NIL notamment. De culture franco-américaine, Lauren défend vigoureusement cette démarche : « Les gens qui critiquent ces départs en parlant de choix uniquement dictés par l’argent ne comprennent rien à la réalité de ce métier. La carrière d’une sportive est courte et aléatoire. Si on propose à n’importe lequel de ces critiques de faire exactement le même travail, dans des infrastructures dix fois supérieures, avec un diplôme prestigieux à la clé et un salaire multiplié par dix, qui refuserait ? S’ils disent qu’ils resteraient en France pour des prétendues valeurs, ce sont des menteurs. »
D’expérience, elle constate aussi que si ce cursus ne mène pas jusqu’à la Draft WNBA – rêvée par tant de joueuses -, les possibilités de rebonds sont tout de même très conséquentes. « Une joueuse qui a mis de l’argent de côté pendant ses quatre années universitaires n’est plus dans l’urgence absolue, lorsqu’elle cherche un contrat professionnel à sa sortie de fac. Si elle n’a pas les statistiques pour prétendre immédiatement à la LFB par exemple, elle peut se permettre d’accepter un contrat financièrement plus modeste dans une équipe de bas de tableau à l’étranger — en deuxième division italienne ou au Portugal — et obtenir du temps de jeu, faire ses statistiques et prouver sa valeur. Elle a plus de temps, une marge de manœuvre que les joueuses restées en France n’ont pas. »
Un exode parti pour durer ?
Alors que tous les feux semblent au vert pour offrir une trajectoire enviable, vers quoi se dirige-t-on ? Cet exode massif est-il une mode passagère ou un phénomène de fond ? Pour Téa Cléante, le mouvement ne fait que commencer : « Je pense que la tendance va même s’intensifier. Désormais, les jeunes joueuses françaises se posent la question des États-Unis dès l’âge de 18 ans, dès leur sortie de l’INSEP. Avant, on partait vers l’inconnu, sans aucun repère. Aujourd’hui, elles voient que nous y sommes, que nous réussissons, que nous passons des diplômes et que nous nous épanouissons. Les exemples sont devant elles, le chemin est tracé. »
Lauren se montre quant à elle plus mesurée, pointant la durabilité du modèle économique. Si elle ne croit effectivement pas à un essoufflement de la demande côté français, elle anticipe une régulation drastique du côté des universités américaines. « L’écart structurel de notre système ne se règlera pas en deux ans en France. En revanche, je ne pense pas que la folie financière actuelle de la NCAA soit tenable sur le long terme, pour les programmes américains. On assiste à une surenchère permanente qui va finir par mener certaines universités à des crises budgétaires majeures. Le système va devoir se réguler, se resserrer, et l’argent ne coulera plus aussi facilement d’ici quelques saisons. »
En attendant cette possible régulation, le basket français continue de voir sa formation goûter à l’expérience américaine. Reste à savoir si une passerelle de confiance « gagnant-gagnant » pourrait être construite entre les deux systèmes, ou si les yeux se tourneront toujours plus vers l’ouest sans regarder en arrière.































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