L’embarrassante affaire autour de l’Élan Béarnais : Taqwa Pinero a-t-il été évincé en raison de sa foi musulmane ?

Crédit photo : Guillaume Poumarède

Ancien directeur général de Pau-Lacq-Orthez, Taqwa Pinero a déposé plainte contre David Bonnemason-Carrère, ex-président de l'Élan Béarnais, François Bayrou, maire de Pau, et Stéphane Carella, accusé d'avoir fait pression sur le club pour obtenir son renvoi en raison de ses convictions religieuses. En arrêt de travail depuis deux mois en raison d'une dépression modérée, l'Américain estime avoir été discriminé. Une thèse réfutée par l'Élan Béarnais, qui affirme qu'il a été licencié pour motifs économiques.

Trop occupée à tenter d’écoper les fuites d’un navire qui continue de risquer le naufrage, la nouvelle direction de l’Élan Béarnais se serait bien passée du retour de flammes de cette encombrante affaire. Après avoir attiré l’attention de la presse nationale début septembre, à l’image de ce long article de Libération ou de cette brève du Canard Enchaîné, après avoir déclaré qu’il avait été évincé de l’Élan Béarnais en raison de sa foi musulmane, Taqwa Pinero (39 ans) a ressurgi au centre de l’actualité paloise la semaine dernière avec une série de tweets et, surtout, l’officialisation d’un dépôt de plainte contre David Bonnemason-Carrère, ex-président de l’EBPLO, Stéphane Carella, sponsor du club, et François Bayrou, maire de Pau, pour des motifs de discrimination, harcèlement moral et dénonciation calomnieuse. « Le procureur de la république de Pau doit ouvrir une enquête préliminaire où se déporter au profit d’un juge d’instruction », estime son avocat Nabil Boudi.

« Comment ce Monsieur peut se définir comme un pur produit d’Allah alors que ce club est catholique ? »
Le courriel qui met le feu aux poudres

Sur Twitter, Taqwa Pinero a dégainé à tout va ces derniers jours, ciblant aussi son ex-représentant Xavier Le Cerf-Galle, pour avoir tenté de convaincre son patron David Otto d’interférer pour l’inciter à cesser de jeter de l’huile sur le feu, ou Alain Béral, pour ses parts d’actionnariat au sein du club pyrénéen, révélant plusieurs courriels ou conversations Whatsapp, allant jusqu’à prédire un funeste destin judiciaire à la Patrick Balkany pour François Bayrou. « Je ne voulais pas en arriver jusque-là », nous a-t-il ensuite raconté. « J’ai conscience que c’est un sujet sensible, je ne souhaite pas causer de tort à l’Élan Béarnais mais à un moment donné, je n’ai plus le choix. »

Officiellement, Taqwa Pinero n’est plus un salarié de l’Élan Béarnais depuis le dimanche 13 novembre, licencié pour des motifs économiques. Lui clame que la réalité est tout autre. « Le point de départ est la lettre de Stéphane Carella », assure-t-il. Une référence au courriel, qualifié de « particulièrement odieux » par CSG, envoyé le 20 mai 2022, soit exactement une semaine après la nomination de l’ex-joueur au poste de directeur général, par l’entrepreneur, « investisseur et partenaire de l’EBPLO depuis plusieurs années », à David Bonnemason-Carrère. L’ancien rugbyman avait alors fait part au dirigeant de sa « sidération » devant les messages envoyés par Pinero sur les réseaux sociaux, dont l’un sur Facebook où, rappelant son parcours difficile de vie, il se présentait comme « la preuve vivante de ce qu’Allah peut faire pour quelqu’un doit la foi est inébranlable ». Menaçant de quitter le club en juin 2022, comme d’autres partenaires, Stéphane Carella s’insurgeait de voir « ce Monsieur se définir comme le pur produit d’Allah alors que le club est catholique d’origine ». « Ce qui se passe à l’Élan Béarnais est inacceptable et l’image du club est salie », avait-il conclu. Carella n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Le courriel, en date du 20 mai, envoyé par Stéphane Carella à David Bonnemason-Carrère

L’intervention de François Bayrou

Dans la foulée, David Bonnemason-Carrère (qui tentait depuis le début du mois de mars de promouvoir Jean-Charles Cistacq, ex-GM de la Section Paloise, pour cette fonction) a transmis le courriel à David Otto, évoquant « plusieurs coups de téléphone consacrés au même sujet ». Dans une conversation Whatsapp entre les deux hommes, l’avocat a expliqué à son homologue américain que « de telles références à Allah sur les réseaux sociaux sont très mal perçues, surtout dans un club d’origine catholique », que « le public et les sponsors réagissent vivement », avant de conclure, dans un amalgame dérangeant, « que le sujet est très sensible en France depuis les attaques terroristes. » Le soir-même, une réunion Zoom fut ainsi organisée, également en compagnie de Greg Heuss, François Bayrou, Nuala Draescher (assistante de direction du club) et Bruno Pellure (administrateur du club). Dans une déclaration sur l’honneur devant l’État de Washington le 8 juillet, Greg Heuss a indiqué avoir entendu François Bayrou déclarer que l’Élan Béarnais « ne pouvait pas avoir un musulman au poste de General Manager car il s’agit d’un club catholique dans une ville catholique » et que « CSG ne comprenait pas à quel point il s’agissait d’un sujet délicat », ajoutant qu’il ne pouvait pas se permettre de prendre le risque d’être attaqué par l’extrême-droite en cas de maintien du DG. Interrogé par Libération en septembre, le haut-commissaire au plan s’était érigé en défenseur de la laïcité, affirmant que ce n’était pas l’identité musulmane qui était en cause. « Je suis radicalement opposé à ce qu’on mélange religion et sport, comme je suis radicalement opposé à ce qu’on mélange religion et culture, religion et politique, et religion et État. […] Si le directeur du club était venu en disant : « On va gagner parce que la Vierge Marie nous protège », j’aurais dit « vous êtes dingo, sortez ».» Pinero a toutefois conservé son poste jusqu’à la reprise du club par Sébastien Ménard au cœur de l’été.

Taqwa Pinero en 2017, lorsqu’il était encore joueur (photo : Guillaume Poumarède)

Cette journée du 20 mai 2022 constitue le fondement de la plainte de Taqwa Pinero, estimant avoir été discriminé en raison de ses convictions religieuses. « Je me suis tu à propos de cet évènement pendant la saison pour ne pas perturber les joueurs », rembobine l’ancien ailier de Boulazac. « Il y avait un côté traumatisant puisque je ne savais plus qui croire : le courriel évoque un ressenti de plusieurs sponsors, et aussi de Pierre Seillant, ce qui m’a profondément affecté. Je ne savais plus à qui faire confiance, j’étais stressé. Ma religion n’a jamais été un secret pour personne, il y a même eu des articles dans la presse où j’avais expliqué comment je vivais le ramadan. Cet email était un moyen de forcer CSG à se plier à l’ambiance politique en France, à ce contexte politico-religieux inflammable. C’était une forme de pression et d’extorsion à mon égard. Pour moi, c’était effrayant de voir à quel point cela est remonté rapidement jusqu’aux oreilles de François Bayrou avec une réunion dès le jour-même, car je sais qu’il est juste en dessous de Macron en France. Il l’avait d’ailleurs dit à David Otto : « Vous n’avez aucune idée de qui je suis, du pouvoir que j’ai. » Moi, ça me fait peur. Comment pouvais-je accomplir mon travail correctement maintenant que des sponsors et le maire étaient contre moi ? »

Il n’est pas clair si le courriel a été écrit directement en Anglais, ou traduit par une tierce personne, d’autant plus que Sud Ouest avance aussi l’hypothèse que Carella en serait seulement le signataire, mais David Bonnemason-Carrère est en première ligne dans le viseur de l’Américain. « Je n’ai pas compris pourquoi il avait pris la peine de lire la lettre, de la traduire et de la transmettre immédiatement en faisant comme s’il ne connaissait pas spécialement Stéphane Carella alors qu’il a été l’avocat de son hôtel (la Villa Navarre, ndlr). » Mais l’ex-étudiant de Louisville a bien une petite théorie, clamant être « devenu une menace » depuis qu’il a eu accès aux documents confidentiels du club. « Quand David Otto m’a envoyé à Pau pour devenir les yeux et les oreilles de CSG sur place, je suis tombé sur des choses très suspicieuses. Quand j’ai demandé des explications à David Bonnemason-Carrère, il s’est immédiatement mis sur la défensive. J’ai publié un tweet, qui a effrayé toutes les personnes coupables de la situation. Maintenant que j’étais devenu GM, je pouvais voir et contrôler tous les documents sensibles. » Lesquels exactement ? « Je ne comprenais pas comment le président pouvait aussi être l’avocat du club. CSG n’avait aucune connaissance des paiements sur facture du club vers la société de David Bonnemason-Carrère. C’est un gros conflit d’intérêts. J’ai vu tout ce qui ne tournait pas rond et je me suis demandé pourquoi celui qui était à la fois le patron et l’avocat du club ne mettait pas un terme à tout cela pour trouver des solutions. L’attaque de Stéphane Carella est arrivée à ce moment-là. » L’homme aux 85 apparitions sous le maillot palois affirme également avoir rencontré Bonnemason-Carrère à Paris en marge de la série de playoffs contre les Metropolitans 92. Celui-ci aurait tenté de lui expliquer les subtilités de la laïcité à la française et l’aurait exhorté à ne pas dévoiler cette affaire, tant elle pourrait avoir des conséquences néfastes pour tout le monde.

Un boulet au pied de Pinero : le faux en écriture ayant lancé l’aventure américaine

David Bonnemason-Carrère, l’actuel vice-président de l’EBPLO

Contacté, David Bonnemason-Carrère s’est tenu aux mêmes propos déjà délivrés dans les colonnes de La République des Pyrénées la semaine dernière, à savoir que Taqwa Pinero n’avait pas été évincé pour des raisons religieuses mais bien pour des motifs économiques, « en raison de la situation financière très dégradée du club, tout comme d’autres salariés ». Le vice-président ajoute que l’EBPLO a « toujours respecté la religion pratiquée » par son ex-directeur général, « rappelant toutefois le principe de laïcité qui s’applique en France. » Dans les autres strates du club, on dénonce surtout l’incompétence de Pinero, « ses mensonges » et son attitude actuelle, jugée « irresponsable ». Que ce soit à micro ouvert ou en off, un aveu lui revient également à la figure comme un boomerang à chaque fois : celui de la lettre écrite au nom de Rick Pitino à l’attention de François Bayrou pour exprimer l’intérêt de CSG pour le rachat de l’Élan Béarnais, en dépit de l’avis négatif des investisseurs américains. À la surprise générale, Taqwa Pinero avait lui-même confessé ce faux en écriture dans un entretien accordé à La République des Pyrénées en mai. « Le dire de mon propre chef, c’était un moyen de contrôler la vérité », justifie-t-il. « Je savais que David Bonnemason-Carrère allait tenter de s’en servir contre moi au vu de tout ce dont j’étais au courant. Si c’était venu de l’autre côté, j’aurais eu l’air d’un criminel. Or, tout le monde savait que c’était moi qui avait écrit la lettre depuis novembre 2020. Malgré cela, François Bayrou a quand même choisi CSG plutôt que le projet des frères Darnauzan. Il aurait facilement pu dire que c’était une escroquerie et qu’il n’allait pas faire du business avec eux. Mais non, il a opté pour CSG et la raison principale était le projet immobilier : tout le monde allait devenir riche grâce à ça. François Bayrou a ensuite continué à me retweeter ou à me répondre sur Twitter : l’aurait-il fait si j’étais vraiment un criminel ? Sauf que maintenant, il ne cesse de parler de ce courrier comme si j’étais une fraude et l’instigateur principal de tout le désordre actuel à Pau. »

Quant aux accusations d’incompétence, Taqwa Pinero continue d’avancer de multiples arguments pour tenter de prouver que non : l’investissement de 250 000 euros de l’une de ses vieilles connaissances, Jonathan Blue (« J’ai été le seul à ramener un sponsor »), une mise en relation de Justin Bibbins avec l’ex-NBAer Jamal Crawford pour redresser la saison du lutin quand celui-ci commençait à être menacé, les résultats sportifs du club (vainqueur de la Coupe de France et demi-finaliste des playoffs)… « Dire que je suis incapable de faire mon travail, c’est une autre forme de discrimination », enrage-t-il. « Ils m’ont isolé pendant deux mois : j’ai envoyé énormément d’emails, sans recevoir une seule réponse. »

En arrêt de travail pour dépression

Révoqué de son poste de directeur général en août, mais tout en restant salarié jusqu’à son licenciement, avec un document officiel stipulant qu’il n’a « fourni aucun travail sérieux et concret depuis sa nomination », Taqwa Pinero s’est vu retirer sa maison de Buros en date du 30 août et affirme avoir alterné pendant deux semaines entre des nuits dans un Airbnb financé par un ami et d’autres dans sa voiture de fonction, avant que celle-ci ne soit également reprise. « Pourtant, David Bonnemason-Carrère a répété la semaine dernière dans la presse que je faisais toujours partie du conseil d’administration. Alors pourquoi m’a-t-on saisi mon logement et mon véhicule ? C’était une forme de pression pour me pousser à partir. » Tout ce contexte sulfureux a poussé le natif du New Jersey à bout puisqu’il a passé les deux derniers mois de son contrat en arrêt de travail, pour « épuisement », après décision d’un médecin, suite à un test de Beck ayant mis en évidence un état dépressif modéré. « J’ai beau être fort, c’était trop de garder tout cela pour moi pendant autant de temps. »

Désormais sans emploi, Taqwa Pinero est resté en France, où il s’apprête à épouser une Française. Accusé dans les arcanes de l’Élan Béarnais d’être simplement motivé par l’appât du gain, l’ancien joueur se borne simplement à répondre qu’il n’abandonnera pas son combat. « On m’a traité de menteur, on m’a dit que je n’étais pas qualifié pour le job, on m’a pointé du doigt à cause de ma religion. Cette lettre a ruiné ma carrière. Alors tout ce que je veux maintenant, c’est la justice. La vérité doit éclater. » Cela tombe bien, le camp adverse souhaite exactement la même chose. « Cette plainte s’inscrit dans une tentative de chantage et d’extorsion de fonds au préjudice de l’Élan Béarnais par un individu qui a admis avoir produit des faux en écriture », a déclaré Thierry Sagardoytho, représentant de David Bonnemason-Carrère, dans les colonnes de Sud Ouest. « Si enquête il y a, elle se retournera vite contre son auteur et nous y réserverons les voies de droit nécessaires. »

 

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Qui a écrit ce papier ?

Alexandre Lacoste

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