Comment travailler la passe au basket ? La réflexion d’un coach formateur

Arnaud Provenzale est coach à Tarbes
Travailler la passe au basket est une question centrale pour tous les entraîneurs, notamment dans la formation des jeunes joueurs. À l’heure du jeu rapide, du dribble et du 1 contre 1, ce fondamental semble parfois relégué au second plan. Dans cette chronique, Arnaud Provenzale propose une réflexion approfondie sur la passe, son enseignement, ses objectifs et son importance dans le développement du jeu collectif.
L’évolution du jeu
C’est un sujet passionnant : quelle importance mettons-nous dans le travail des différents fondamentaux ? Quel temps accordons-nous, dans la formation des jeunes basketteurs à telle ou telle thématique ? Chaque entraîneur doit faire des choix. Un entraînement c’est une heure et demie. Deux fois par semaine ? Trois fois ? Nous ne pouvons pas tout travailler ! Il faut faire des choix, il faut prioriser, hiérarchiser. Combien de temps va t-on travailler le tir ? Combien de temps va-t-on travailler le dribble ? Et combien de temps va t-on travailler la passe ?
Car c’est bien la réflexion du jour ! Est-ce que « la passe » n’est pas, actuellement, le parent pauvre de la formation du jeune joueur ? Réfléchissons ensemble…
Il faut être réaliste, dans la formation du basket moderne, l’utilisation du 1C1 est devenue incontournable et prédominante. C’est une compétence que chaque joueur doit être capable d’utiliser et sur laquelle chaque équipe entend performer. Attaquer son défenseur, le surpasser ; l’agressivité offensive est recherchée, enseignée, et c’est très bien ! Techniquement, le fondamental associé à cette compétence c’est notamment « le dribble ». L’aisance dans le dribble, les changements de main, les notions de rythme, tout le monde est d’accord que c’est primordial. Mais ne constatons-nous pas, une sur-utilisation du dribble à tous niveaux ? L’individualisme du jeu qu’on voit hélas trop dans certaines compétitions ne tombe pas du ciel…
Pour parler du basket français, les chiffres sont implacables : en dix ans, la Ligue Féminine de Basketball est passée de 280 – 290 passes par match en à moins de 200 aujourd’hui (source InStat 2024). Chez les jeunes, c’est pire : en finale U15 France, on tourne à 140 passes par match. On forme des joueurs qui marquent plus, mais qui partagent beaucoup moins. Est-ce réellement grave ? Est-ce une simple évolution ou la perte de tout un pan de notre sport ?
Vitesse d’exécution
Dans le basket moderne, la passe est une des armes fatales contre les rotations défensives. On se rappelle tous de la philosophie des Spurs de 2014, ou du jeu des Warriors. Quand un joueur reçoit la balle, il a 0,5 secondes pour faire son choix : tirer, driver ou passer ! En 10 ans, les temps nécessaires à la prise d’information et à l’exécution se sont drastiquement réduits. La technique doit servir la vitesse d’exécution, pas l’esthétique.
Le jeu s’accélère chaque année. Lors des années 2000, les Suns de D’Antoni et Nash étaient des pionniers. Ils cherchaient à arriver sur une action de tir en moins de 7 secondes. Ce qui était une anomalie à l’époque est devenu la norme aujourd’hui. Le but de la passe n’est plus seulement de déplacer le ballon, mais de déplacer la défense plus rapidement qu’elle ne peut réagir. Un défenseur, à haut niveau, a besoin d’environ 0,3 secondes pour réagir à un événement. Une passe rapide, effectuée immédiatement après une réception ou un dribble, lui vole ce temps précieux.
La passe, pour quel objectif ?
Chaque entraîneur doit se questionner sur quelle utilisation il veut y mettre. Est-ce que la passe est un outil que lorsqu’on est bloqué ? Ou qu’on a pas pu tirer ? Est-ce que la passe peut devenir un outil pour faire avancer plus vite (qu’un dribble) le ballon dans la traversée du terrain ? Est-ce que la passe doit être un outil pour faire tirer quelqu’un de mieux placé que nous ? Est-ce que la passe n’est qu’un « plan b » si je ne peux pas tirer, ou est-ce une recherche de mise en valeur des partenaires ? Est-ce que quand vous lisez une feuille de stats, vous vous cantonnez à regarder la colonne « points » ou vous prenez le temps d’analyser également les cases « passes décisives » ?
J’échangeais avec Céline Dumerc, il y a quelques mois qui me confiait sa tristesse de voir la baisse d’utilisation de la passe dans le basket moderne.
« Aujourd’hui, on a peut-être des systèmes de jeu plus courts avec plus de qualités de joueuses individuelles alors que y a 10 ou 20 ans en arrière, on était plus axé sur un collectif. On construisait une attaque sur un collectif avec un système de jeu un peu plus sophistiqué.
Malheureusement, aujourd’hui on est pas très bon dans la passe. Il ne faut pas se focaliser sur le dribble mais retravailler la qualité de la passe et les lectures de jeu »
Celine Dumerc, dans Sud-Ouest
Ma philosophie
Dans ma façon d’entraîner, je place bien sûr le dribble et l’agressivité offensive dans les thématiques de travail à aborder rapidement et à entretenir tout au long de la saison. Je veux absolument créer des joueurs qui vont regarder le panier, avoir l’instinct de l’attaquer. Par le dribble (notamment en attaquant le défenseur) ou par le tir. Mais je place également, au minimum une fois par semaine, une séquence de travail sur les fondamentaux de la passe.
Premièrement, je demande à mes joueurs de partager la balle pour amener le ballon en zone offensive. En jeunes, pas forcément de poste attitré donc j’organise mes joueurs pour que la première personne qui reçoit la balle, après une remise en jeu sur panier encaissé, ai plusieurs solutions de passe, à droite et à gauche, au bout de 3 dribbles maximum. J’aime utiliser la passe comme moyen d’amener très vite le ballon en zone offensive. Cela implique d’avoir des joueurs qui courent dans les couloirs latéraux avec la volonté de se rendre disponibles pour le premier dribbleur de l’action. Beaucoup de séquences d’opposition sont mises en place avec la règle des « 3 dribbles max ». Le dribble n’est pas interdit mais il doit rapidement déboucher sur une passe vers l’avant. Le dribble est un outil hyper efficace pour fixer et / ou surpasser un défenseur (impératif dans une recherche de surnombre) ou tout simplement prendre de la vitesse.
En zone offensive, l’idée reste la même, volonté perpétuelle d’attaquer le panier, d’être agressif vers le cercle, mais dès qu’une joueuse est mieux placée que moi, je libère la balle. Si j’attaque le panier et que je fixe 2 joueurs, c’est gagné, des espaces se sont forcément ouverts donc on fait jouer ses partenaires (drive and kick) et je fais bouger la balle avant le replacement des défenseurs. Des intervalles se créent instantanément. Je sensibilise toujours mes joueurs sur leur capacité à faire briller leurs coéquipiers. Un de mes joueurs fixe, fait une extra-passe qui fait marquer. Je ne dis pas bon tir, je dis « bonne passe ! ».

La passe, plus “dure” à travailler ?
Travailler le dribble sur une séquence d’entraînement n’est pas très compliqué. Un joueur, un ballon. Le coach donne ses consignes techniques et en avant ! Chaque joueur peut travailler individuellement, à son rythme. Structurellement, un exercice peut-être mis en place assez simplement par n’importe qui. Et réalisé également assez facilement par n’importe qui. Et pour travailler le tir ? Pareil mais on ajoute un panier.
Mais pour la passe ? Est-ce si simple de la travailler pour un jeune entraîneur ? Première chose, par définition, la passe est une relation à deux ! Donc la qualité de travail ne dépend plus forcément d’une personne mais de deux. C’est deux personnes qui doivent être capable de travailler ensemble. Dans le bon espace, dans le bon timing. (Et on ne parle même pas chez les tout-petits, des enfants qui ont peur de la balle, l’appréhension, qui se protègent plutôt que de l’attraper, etc.)
Et dès qu’on rajoute des défenseurs, c’est pire ! En effet, l’ajout des défenseurs demande des capacités de démarquage ! (Nouvelle thématique pas si simple à travailler, chez les jeunes – notions de contact, etc.). Oui, si mon partenaire n’est pas capable de se démarquer, comment travailler ma technique de passe. Et ce n’est pas fini, les défenseurs, dans cette relation à deux, sous-entendent aussi aux attaquants d’être capable de prendre des informations, de lire les défenseurs, etc.
Travailler la passe, n’est pas si simple chez les jeunes et demande de maîtriser également plus de compétences annexes. En tous cas, plus que pour le dribble ou le tir. Le dribble est une relation « moi + ballon + mon défenseur ». Le travail de la passe exige de « scanner » le terrain, donc jusqu’à 9 autres personnes sur le terrain. Cognitivement, pour un enfant, c’est un effort bien plus intense qui demande de lever la tête, de sortir de sa bulle afin de prendre toutes les informations.
Quid de l’enseignement ?
Premièrement, base de l’enseignement : l’ambidextrie. Tout ce qu’on sait faire de la main droite, on doit savoir le faire de la main gauche. C’est laborieux mais il faut souvent passer plus du temps sur leur côté « faible » afin de donner pleinement aux joueurs la capacité d’être aussi à l’aise et efficace sur la droite que sur la gauche.
Je place très tôt l’apprentissage de la passe poitrine dans la course. Être capable de passer sans s’arrêter et primordial. J’utilise notamment cette passe dans la recherche de grande passe vers l’avant pour faire progresser le ballon dans une recherche de jeu rapide.
Vient ensuite rapidement le travail de passe dans le dribble à une main. Puis, toujours à une main, désaxée (la main qui ne dribble pas protège du défenseur). Ces passes peut-être un peu compliquées au début de l’apprentissage (notamment main faible), notamment U11, mais il est important d’être patient et d’accorder du temps à l’aisance que les joueurs doivent développer sur ce fondamental.
Par la suite, plein de types différents viennent enrichir le panel du joueur : la skip pass, la lob pass, les passes dans le dos ou à terre, etc.
Une importance sera donné à travailler, chez les tout-petits, en mettant l’importance sur l’attitude pour le début de l’apprentissage. Et plus les mois passent, plus la vitesse d’exécution doit augmenter. Puis le travail doit se réaliser avec l’apparition d’un défenseur. Il est effectivement important de rapprocher le travail d’entraînement du contexte que va retrouver le joueur en plein match.
Enfin pédagogiquement, nous allons très souvent enseigner un déplacement après une passe. Il va falloir donner le réflexe d’un déplacement rapide après afin de ne pas rester derrière l’action ou de ne pas bloquer les partenaires. Dans la progression de la balle de la zone arrière vers la zone avant, après une passe vers l’avant, nous devons inculquer aux jeunes de courir pour repasser devant la ligne de la balle et proposer un nouveau démarquage devant l’action. Et dans le cas, d’une passe réalisée dans le demi-terrain offensif, alors dès U11, nous pouvons apprendre à couper vers le panier et donner le réflexe de jouer un « passe et va ».

L’incertitude comme vecteur de réalité
Notre leitmotiv sera de rapprocher le travail d’entraînement des conditions de l’opposition du week-end. Avant même de faire apparaitre les défenseurs, il est possible pour l’entraîneur d’ajouter des « incertitudes » dans le travail de passe. Est-ce que je vais faire plutôt tel type de passe ? Plutôt une passe à terre ? Plutôt dans cet espace ? Plutôt sur la main droite, la main gauche, après un cross ? C’est ce qui se passe à chaque minute d’un match non ? S’adapter à une incertitude et savoir répondre de la bonne manière.
Ces incertitudes peuvent venir du coach qui va annoncer des signaux (lever la main, annoncer des choses, des couleurs qui apparaissent, etc.) afin de perturber le joueur qui va devoir s’adapter et trouver des solutions. C’est cette adaptabilité immédiate que nous recherchons.
Par ailleurs, il est également important, dans cette idée de rapprocher le contexte d’entraînement des conditions de match, de faire travailler les joueurs avec un haut niveau de fatigue. En effet, une passe, réalisée calmement sans stress, les deux pieds dans le parquet et sans essoufflement n’existe tout simplement pas en match. Donc gardons toujours un oeil sur la structure de nos situations pédagogiques afin que les joueurs soient dans un enchainement d’actions qui amène logiquement une fatigue et donc un travail plus réaliste.
Dans cette idée de fatigue, n’oublions pas d’enseigner (et donc de faire comprendre) à nos joueurs que la puissance de la passe sera une notion importante. Dans un match, une passe réalisée sans puissance deviendra souvent une perte de balle. Que la passe soit tendue, désaxée, à terre (etc.) cette passe devra être puissante et autoritaire pour arriver à bonne destination.
Un fondamental pour enseigner la lecture
Le travail de la passe, une fois les premières séances passées pour aborder la découverte des gestuelles, doit être corrélé avec la lecture du jeu. En effet, je conseille de ne pas trop passer de temps sur les exercices de passes en colonne, très linéaires, sans défenseur. Cela peut avoir un objectif de répétition de mécaniques très focalisée chez les plus jeunes mais à terme, nous prenons le risque de créer de simples robots.
Il est plus intéressant d’intégrer ce travail de passe dans des situations de « chaos contrôlé » avec une opposition où la passe deviendra la conséquence d’une décision. « On ne t’apprend pas comment passer, on t’apprend quand et pourquoi passer. » Nous devons habituer nos jeunes à perpétuellement prendre les informations, « scanner le terrain », le placement des défenseurs, des attaquants notamment autour du travail de passe.
Outil créatif
C’est là où on voit la différence entre de simples joueurs et un vrai maestro du jeu ! La créativité ! N’allons pas penser que la passe doit être une action banale et ennuyeuse. Les joueurs peuvent trouver de la créativité et transformer cela en quelque chose d’imprévisible et donc souvent décisif.
Le maestro va pouvoir donner une fausse indication en plaçant son regard et son corps vers la droite (et donc en indiquant à toute la défense que l’action va se jouer par là-bas) et en décrochant une passe laser à un partenaire devenu ouvert à gauche. La passe peut-être l’art de tromper son monde, et de développer un esprit malicieux (souvent je dis à mes joueurs que je veux qu’ils deviennent des « escrocs » !) afin de créer un piège dans lequel les défenseurs vont tomber pour ouvrir des espaces ou distiller une passe « caviar ».
Certaines passes sont devenues des signatures : la passe de alley-oop de Magic Johnson, la baseball pass tout terrain de Luka Doncic, les passes laser de Nando de Colo en sortie de pick, les no-look pass de Jason White Chocolate Williams, etc.
La passe, créatrice de cohésion
Nous l’avons vu précédemment, la passe est une action qui implique 2 joueurs. Rentre en jeu une notion de confiance. Quand on passe la balle à quelqu’un, c’est qu’inconsciemment, on lui fait confiance. Le dribble est égo-centré (je maitrise mon ballon), la passe est altruiste (je te confie la responsabilité de la suite de l’action). Souvent, nous remarquons qu’une équipe qui développe cette capacité à faire voyager la balle, de joueur en joueur, est une équipe très impliquée collectivement (offensivement comme défensivement d’ailleurs). Il est primordial d’enseigner à ses jeunes de quand savoir jouer pour soit et quand jouer pour les autres.
Avoir des joueurs altruistes qui vont aimer partager la balle, et faire briller les partenaires est une grosse qualité (tant que cela ne rogne pas sur l’agressivité offensive). Cela fait partie de la mentalité / philosophie que nous pouvons travailler avec nos joueurs, dès U11 ou U13. Jouer ensemble ; attaquer ensemble ; défendre ensemble. L’équipe plus importante que les individualités.
Conclusion
Vous l’avez compris, je fais partie de ces personnes qui constatent et regrettent l’individualisme grandissant dans le basket actuel. J’admire les coachs qui placent le collectif offensif au coeur de leur philosophie (cf les Spurs de 2014) et je prends mille fois plus de plaisir à voir une belle action collective avec très peu de dribbles et une grosse circulation de balle, plutôt qu’un 1C1 de 15 dribbles pour arriver sur un tir contesté – même marqué – du même joueur.
Au final, le combat pour la réhabilitation de la passe dépasse le simple cadre tactique. Il touche à l’essence même de notre sport et aux valeurs que nous souhaitons transmettre. La passe, c’est l’expression ultime de la confiance en l’autre, le renoncement à sa propre gloire pour le succès du groupe. C’est un acte de foi collectif.
En tant qu’éducateurs, nous avons le devoir de préserver cet héritage face à la culture de l’instant et du « highlight » individuel. Alors, à l’heure de préparer votre prochaine séance, posez-vous cette question fondamentale : formons-nous seulement des joueurs capables de marquer des points, ou formons-nous des hommes et des femmes capables de jouer ensemble ?





















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